Chez Alice

[Visite en juin 2012]

Aujourd’hui, nous voilà partis dans le cirque de Salazie, berceau des chouchous, des cascades, du pisse-en-l’air et des Sisahayes. Et c’est à Hell Bourg que nous nous arrêtons pour déjeuner. Entre les restaurants, les snacks et autres tables d’hôtes alentours, ce n’est pas le choix qui manque pour satisfaire un appétit aiguisé par l’air vivifiant de ce charmant petit village lové au creux d’une végétation luxuriante. Nous choisissons d’aller tester la table de Chez Alice, établissement connu de la place qui propose aussi des chambres.

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En passant, nous faisons connaissance avec le sieur Philippe, vendeur de légumes bon pied bon œil, qui se trouve avoir le verbe loquace en matière de chouchous ! «Comment ou aime mangé le chouchou ?»
« Ha ça ! Répond l’homme, Mi préfère le p’tit chouchou-cannette, bouilli, avec un ti grain d’sel, a là mon naffair ! Sinon vi peu mange a li avec sucre aussi. »
« Bon, et en plat ? »
« Ah, ben en daube ! Vi met in tit peu zoignon, l’ail, thym,sel, avec un peu de quatre-épices » (tiens, ça c’est original ! On va essayer!).

Après cette conversation avec Philippe, not’ bouche i fé d’l’eau. Alice, nous voici ! Le moins que l’on puisse dire, c’est que le restaurant est agréable et confortable, divisé en deux grandes salles. Plantes vertes, bois, avec des tables aux napperons jaunes posent un décor accueillant.

La carte que l’on nous dépose présente les atouts touristiques du cirque, puis un menu à dix-neuf euros avec deux entrées et deux plats au choix. L’essentiel de l’offre à la carte est créole (du cari de poulet au civet de lapin en passant par le cari de poisson). Concernant les entrées : quatre salades, et trois préparations au chouchou : daube, tarte et gratin. Des samoussas et des bouchons, servis par quatre, sont aussi facturés comme des entrées, à 1,60euros ! Pas de petites économies chez Alice ! Des amuses-gueule ordinairement offerts ailleurs. Pour le prix ils auraient au moins pu faire attention à la présentation : le morceau de carambole est abîmé.

Notre choix est fait : ce sera gratin et daube de chouchou, puis cabri massalé et ti Jacques-boucané.

Le personnel s’active avec dextérité auprès des clients déjà arrivés. En attendant, nous sirotons un excellent jus de goyavier frais, qui sent encore la rosée du matin, et un « ti-punch » bien citronné qui nous rince les gencives avec modération, tutti et quanti.

Les entrées débarquent, et le bal commence…mal. La daube de chouchou, présentée à l’assiette avec quelques crudités qui font pitié est parfaitement quelconque. Nous avions pourtant levé un sourcil de satisfaction à la première bouchée, le morceau était frais et parfumé. C’était bien le seul. Les autres, coupés gros, sont un peu farineux… et sans autre saveur que celle de l’ail, et du persil haché dessus. L’ensemble est convenable mais nous nous attendions à beaucoup mieux.

Le gratin, pour sa part, est une catastrophe. C’était pas son jour il faut croire. Les morceaux de chouchous nagent le cent mètres dos dans de la flotte parsemée de béchamel sans goût. Le fromage lui-même est d’une pâleur de tuberculeux. La vague saveur de gratin est quasiment fantomatique. Y’a de la fourchette en inox dans l’air. Nous prions pour que la suite soit plus à la hauteur. Et les petites marmites arrivent (présentation pratique mais qui ne font plus s’extasier que les touristes tout frais).

Nous attaquons le cabri massalé. Première impression : nous sommes bien loin du cabri massalé pur malbar, celui qui transforme votre palais en piste de danse des épices, qui vous envahit les sinus du parfum de coriandre, de cumin, de graine de moutarde mélangées et qui vous arrachent des larmes qui sentent le piment. Non. Ici nous avons droit à la partition sage d’un massalé furtif, mais qui a gardé quand même assez de goût pour mériter son nom. Détail : une feuille de quatre-épices flotte dans l’abondante sauce en compagnie de rares feuilles de caloupilé. On repense à l’ami Philippe et sa recette. La viande est bien tendre, mais ils auraient dû nous fournir un égouttoir pour l’attraper dans la marmite ! Au final, le cari s’avère plutôt bon, mais pas extraordinaire.

Le Ti’jacques boucané arrive comme la cavalerie, John Wayne en tête, pour sauver la veuve gratin et l’orphelin massalé !

Comment dire ? Au premier humage, nous comprenons tout de suite que le plat est de haut niveau.

Notez que nous avion précisé vouloir déguster un Ti-jacques boucané et pas un boucané Ti-jacques ! On veut manger du Ti-Jacques, du vrai, du cueilli au tronc de l’arbre, du battu à la main par grand-mère avec sa bouteille d’huile de tournesol à côté « à cause de la colle ». Et là, les amis, on en a (enfin) eu pour notre argent. Les fines lamelles du fruit sont gouteuses, avec un léger arôme fumé, et fondent sous la dent. Le tout est sec comme un cari bichique, et pourtant juste assez gras pour glisser sous la langue et vous procurer un frisson de plaisir, tant et si bien que nous apprécions la dernière bouchée sans riz, « tel », en remerciant le ciel d’avoir exaucé notre prière.

La suite se résume à une tarte au coco, correcte, et accompagnée de fruits dont un quart de goyave rouge. Fin du bal : l’addition s’élève à 43 euros, hors boissons, pour deux personnes.

On n’est pas passé loin de la catastrophe chez Alice, victime, sans doute du « syndrome du touriste couillon » (l’étranger ignorant qui trouve un plat bon, quand le créole du terroir jugera le même plat moyen, parce qu’il a la culture et l’expérience nécessaires), syndrome dans lequel sont plongés jusqu’au cou nombre de restaurants ayant pignon sur rue, dont certains ont été testés ici il n’y a pas longtemps. Pas facile de recevoir tout ce monde et de garder la qualité et l’authenticité créole au fond de sa marmite. Même si certains nous trouvent un peu « durs » dans cette rubrique, nous restons conscients que le métier de restaurateur n’est pas de tout repos, quand on veut le faire bien, et avec passion. Il peut y avoir des couacs. Aujourd’hui l’excellent Ti-jacques boucané de chez Alice l’a sauvé de la fourchette en inox. Ce sera donc une fourchette en argent, pour ce sympathique restaurant de Hell Bourg.

Pour résumer : 
Accueil : bien • Cadre : très bien • Présentation des plats : bien
Service : très bien • Qualité des plats : moyens/bons
Notre impression globale : bonne table
Fourchette en argent

Le Luxor

[Visite en juin 2012]

Aujourd’hui, direction La Possession, au Luxor, situé presqu’à l’angle des rues Leconte Delisle et Sarda Garriga, au rez-de-chaussée d’un immeuble. L’extérieur est assez impersonnel. L’intérieur est assez chic, pas ostentatoire, mais un peu froid. La grande salle de plus de 80 couverts s’ouvre à l’arrière sur une terrasse au moins aussi vaste, pour les jours de grandes chaleurs.

Nous sommes accueillis par un grand gaillard « tête prop », le sourire jusqu’aux oreilles, répondant au patronyme d’Etienne, qui nous propose derechef une place en face du bar. Un tableau à la craie nous indique qu’en semaine, entrées et plats sont à 20 euros. La carte est assez variée : entrées chaudes et froides, salades élaborées, des grillades en-veux-tu-en-voilà, légine et camarons pour les amateurs et même des pâtes fraîches. Six plats créoles sont au programme, rien que des classiques (civet canard, massalé cabri, rougail saucisse, etc.) sauf une originalité baptisée « rougail cousins », dont nous nous enquérons aussitôt de la composition. « C’est un rougail morue, snoek et hareng, les trois mélangés » nous informe le responsable de salle Etienne avec un hochement de tête révélateur. Bon, pourquoi donc hésiter encore ?

Nous choisissons un croustillant de chèvre pour commencer le repas, en nous rappelant le souvenir du sublime soufflet du Val Fleuri, testé l’année dernière. Les clients arrivent au fur et à mesure, reçus avec grande courtoisie par le personnel. Quelques minutes d’attente à apprécier les olives pimentées et voici notre entrée qui arrive. Les pavés de fromage panés reposent sur un lit de laitue et de tomates coupées en cube, avec des morceaux d’oignons dorés à la poêle par-ci-par-là. De but en blanc, le chèvre apparaît d’une consistance un peu épaisse, mais on s’habitue assez vite car le croustillant dont il est recouvert procure de belles sensations sous la dent. L’arôme de caractère du fromage nous emporte les papilles que nous rassérénont avec les quelques verdures assaisonnées raisonnablement, encore que nous aurions à redire au sujet des oignons un peu trop salés. Certaines rumeurs courent qu’il ne faut jamais manger la décoration d’un plat car certains cuisiniers peu scrupuleux, par paresse ou par économie, les utilisent plusieurs fois. Ici, quelques lamelles de poivrons font office de garniture, et nous avons non seulement constaté que celles-ci étaient parfaitement fraîches, mais aussi qu’il eût été un crime de les laisser pour compte. En effet le mariage du poivron et du chèvre s’est révélé particulièrement intéressant.

Notre assiette finit par se retrouver aussi lisse que le crâne de notre hôte. Nous avons certainement une haleine de bouc, mais le contentement nous envahit déjà.

Quelques minutes plus tard, les « cousins » se pointent, courage. N’importe quel Réunionnais saurait distinguer les yeux fermés un rougail morue et son pendant au snoek, comme sa femme et sa belle-mère. L’une douce, attentionnée et pimentée à l’occasion, l’autre plus acariâtre et franche. Imaginez un mélange des deux.

Dans le rougail « cousin » du Luxor, la morue mord, le hareng sort, et le snoek ressort. Peu de traces en effet du cousin hareng, tellement les deux autres partagent leurs saveurs pour notre plus grand plaisir. Le plat est sans sauce, comme l’orthodoxie l’exige ; les chairs sont émiettées très finement ; le parfum du fond de «croûtage » de marmite s’installe dans le nez ; la discrète acidité des rares tomates relève doucement la saveur unique de ce mariage réussi, où, nous le supposons, on a quand même privilégié la morue. A part égale, le snoek aurait tendance à la ramener un peu trop souvent, comme belle-maman. Tout cela est déjà très bien, mais imaginez notre surprise quand nous vîmes le condiment qui accompagnait les « cousins » : un rougail margoze !
En voilà un qui se fait très rare dans les restaurants, et pourtant… Le margoze, amer, on aime ou on déteste. C’est le genre de condiment à ne pas introduire dans une conversation, mais dans le rougail « cousins », nous l’y avons introduit intégra-lement. Signalons au passage qu’à notre grand désappointement, le margoze était présent en quantité ridicule. Cela ne l’a pas empêché de faire danser les cousins comme un DJ dans une boîte branchée. Mélange détonnant en bouche garanti. Les pois du Cap ne sont pas en reste. Bien crémeux, ils sentent aussi les épices roussies de la marmite, avec un soupçon de thym, sans conteste parmi les meilleurs que nous ayons mangé jusqu’ici.

La vaisselle vide est emportée. Nous terminons par un moelleux au chocolat, petit caprice cacaoté que nous jugeons à même de mettre un point final au repas. Armé d’une boule de glace à la vanille et d’amendes grillées, le moelleux s’acquitte de sa mission à la perfection, avec une mention spéciale pour ne pas être trop sucré. Peut-être manquait-il une feuille de menthe ou deux. Bon point pour le service qui a anticipé notre soif en nous proposant de l’eau bien fraîche avec ce dessert. Addition : 41 euros, entrée-plat-dessert pour une personne hors boissons. Un peu chaud quand même.

Le Luxor a réouvert récemment, et visiblement, il met le paquet. La cuisine est de haut niveau, le service est courtois et efficace, la présentation des plats est soignée. Qu’attendre de plus d’un restaurant? Vous y passerez un agréable moment à n’en pas douter. S’il y avait quelque chose à reprocher au Luxor, se serait son emplacement, et peut-être ses tarifs. Ce genre d’établissement aurait toute sa place au cœur d’un vaste jardin ombragé dans une case créole, et pas dans un bloc de béton impersonnel. C’est peut-être ce qui manque aussi au Luxor, un peu plus de tradition créole authentique y compris aux fourneaux (et un peu plus de plats typiques aussi) pour obtenir la fourchette en or, mais il n’en est pas loin. Nous gratifions donc ce restaurant possessionnais d’une très belle fourchette en argent.

Pour résumer :
Accueil : bien • Cadre : bien • Présentation des plats : bien
Service : très bien • Qualité des plats : bons
Notre impression globale : bonne table
Fourchette en argent