Pas de bol, chez Paul

Quand on parle de restaurant chinois dans l’Ouest, on peut difficilement ne pas citer Paul, à Savanna. Depuis le temps que cet établissement est installé, il a su se tailler une belle réputation, jusqu’à devenir le lieu incontournable des repas de famille, des réjouissances de comités d’entreprise, et autres rassemblements festifs ces temps-ci relégués à des souvenir nostalgiques ou à des projets lointains et nébuleux. A tel point que le repas du nouvel an s’est même vu amputé des animations prévues nous dit-on.

Si de l’extérieur le restaurant ne ressemble à rien, l’intérieur, et surtout son hall d’entrée et son escalier, sa fontaine et sa décoration en ont époustouflé quelques uns les premières années. Nous grimpons donc à la vaste salle de plus d’une centaine de couverts, pour l’heure déserte. Trois personnes prennent place devant nous. Nous sommes accueillis par une dame créole polie, visiblement affairée, un peu brut de décoffrage dans l’attitude, mais sympathique.
La table est bien mise et propre. On ne peut pas en dire autant de la carafe d’eau qui n’a semble-t-il pas vu de produit vaisselle depuis un certain temps, ou qui n’a pas été frottée correctement. Le plongeur doit avoir peur qu’un génie n’en sorte.
La commande est vite passée.

[La carafe blanche ne permettant pas à l’appareil photo de saisir les détails visibles à l’oeil nu, j’ai passé l’image en noir et blanc et diminué la luminosité sur un logiciel de traitement d’image. Voyez vous même le résultat.]

Nous avons choisi le menu du jour, en version poisson au gingembre, avec une salade de crudité, des Ha-Kaw (raviolis aux crevettes) et des saucisses parfumées… et demandons une paire de nems en prime.

L’entrée arrive assez rapidement. Les Ha-Kaws sont chauds et très bons, avec une pâte agréable en bouche, bien que les crevettes à l’intérieur soient de la tribu des pygmées. Les saucisses sont assez tendres, légèrement collantes aux entournures, avec effectivement un beau parfum musqué de champignon. Elles laissent sur la langue une sensation sablée et râpeuse. Les crudités sont fraîches et croquantes. Tout cela passe bien avec le piment chinois, le siave et la sauce aigre-douce.

Les nems sont dégustées dans la foulée. Nous nous forçons un peu. Leur aspect n’est en effet pas très engageant. L’enveloppe croustillante a une couleur marron beige douteuse et l’odeur d’une friture à l’huile bas de gamme, laissée à la poêle plus longtemps que nécessaire. Les feuilles de menthe sont avachies, voire mortes, avec des bords noirs. Comment peut-on oser présenter un tel plat ? Au mieux c’est de la négligence, au pis du je-m’en-foutisme, et dans tous les cas un manque de respect pour le client.
La dégustation est difficile. C’est très gras. La farce composée de viande marinée, du porc dirait-on, de petites juliennes de légumes et de champignons, renifle l’odeur forte des sauces chinoises grossières, qui oblitère tout.

Nous avalons une gorgée de mousse pour faire passer. Vite, le poisson. Le voici qui arrive justement, tout emmitouflé dans ses carottes et ses vermicelles de riz frits.
La sauce au gingembre coincé dans le sucré-salé, gluante sur les bords, est assez bonne. Les bouchées de riz descendent conséquemment très bien. Le poisson lui même nous évoque le marcel crasseux d’un bidasse affligé d’hyperhidrose, ou le fumet franc du “sounouk” assaisonné à l’oignon fermenté. Nous ne savons pas très bien. “C’est du grenadier” nous précise-t-on. Voilà ! Sans doute le vieux militaire de quart hier. Nous n’aurions pas dit non pour avoir un capitaine, quitte à payer plus cher, d’autant que ce grenadier-ci est trop cuit. Remarquez que d’une certaine manière, pour celles et ceux qui l’apprécient, il a du répondant vis à vis de la sauce aigre-douce, laquelle peine à lui faire fermer son clapet.
Le rougail tomate n’aidera pas. Cette affaire ne date pas du jour, ni de la veille non plus, vu les relents aigres du légume-fruit fatigué qui envahit nos narines déjà retroussées devant les facéties odorifères intrinsèques du poisson.

Le dessert point à l’horizon. Boule de glace vanille et gâteau patate, et ce dernier s’offre de bonne grâce, avec l’élégance de plaire à notre palais fort malmené. Nous partons en réglant les 20 euros du menu du jour, plus les à-côtés, pour un montant total de 34,50 euros. Le rapport qualité prix est mauvais.

Suite à l’article paru dans le « 45 » sur la cuisine chinoise, nous avons eu l’idée de manger chinois. Paul était sur notre route. Qu’à cela ne tenait donc. Les rumeurs qui nous remontent depuis plusieurs années selon lesquelles cette institution de Saint-Paul relève plus du margouillat sénile que du dragon roboratif ne sont peut être pas exagérées. Qu’est-ce donc ? C’est cela la cuisine chinoise ? La cuisine chinoise bon marché sans aucun doute, limite “makote”, envoyée à la va-comme-je-te-pousse pour des estomacs vides et les palais oublieux de ce que fut Paul d’avant, ainsi que d’autres belles adresses chinoises disparues, et pas forcément les plus chics, où on mangeait très bien, comme le Ti’ Couloir à Saint-Denis par exemple, ou feu le Saigon. Les Réunionnais amateurs de cuisine chinoise de qualité se désolent de la disparition progressive des bonnes tables ces dernières années, au profit de la gastronomie japonaise, plus “tendance”. Faut-il donc aller à Maurice pour bien manger chinois ? Ca fait cher les Ha-kaws.
Chez Paul, aujourd’hui, nous avons donc été déçus, ce qui est dommage car le service fut efficace et professionnel, dans un cadre agréable. Si nous voulions du raffinement, du bon goût et de la délicatesse, nous aurions dû aller chez Burger King pour en trouver davantage.

Le blues du dragon

Existe-t-il encore des bons restaurants chinois à La Réunion ? La question mérite d’être posée, et certains réunionnais d’origine chinoise se la posent. Si vous avez des adresses, nous sommes preneurs. Sur Saint-Denis, en tout cas, la fermeture de “Chez Lam” a sonné le glas d’une époque, au grand dam des amateurs. Où sont passés les riz cantonnais d’autrefois, si riches et colorés, sautés au feu “dragon” ? Où sont les canards laqués et les poissons farcis ? Où peut-on encore trouver ce porc croustillant délicieux que Lam savait faire ? Où trouver ne serait-ce que les bouchons d’autrefois qui présentaient une viande ferme et parfumée piquée d’oignons verts, enrobée de pâte de riz délicate, à part peut-être chez “Je Suis Ici”, rue Sainte-Marie ? Les gérants et cuisiniers ont vieilli, certains ont rejoint leurs ancêtres, les enfants ont préféré devenir médecins, professeurs, avocats, ou businessmens au lieu de poursuivre le travail de leurs aïeux. On peut le comprendre, mais on le regrette aussi.

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