O’QG ! Toujours une bonne table à Bourg-Murat

Il a été le premier restaurant à être testé, inaugurant la rubrique du dimanche. Il a obtenu la fourchette d’or en 2013. Avec ces horaires étendus il a fait le bonheur des randonneurs et des visiteurs du volcan. Fondé par André Béton, il est géré en salle et en cuisine par deux frères d’origine sénégalaise, qui vous font aussi profiter de la cuisine africaine, rejoints dernièrement par un troisième comparse, Daniel. Si vous n’avez pas reconnu le QG, rebaptisé O’QG avec la nouvelle gérance, c’est que vous ne sortez pas le dimanche !


Le moins qu’on puisse dire est que ce restaurant de la Plaine-des-Cafres revient de très loin. Cyclone, tracasseries administratives, des hauts et des bas en cuisine, l’établissement en a vu de toutes les couleurs, autant qu’il y en a sur les tenues exotiques portées par Abdou, illuminées par son sourire. Et maintenant le Covid.
La salle, elle, n’est pas vide. Loin de là. Les clients ont fait leur retour, à commencer par les fidèles des fidèles, ceux qui ont connu cet « esprit du QG », avec ses tables en bois de goyavier, sa cheminée où pendouillaient les charcuteries, et cette cuisine réunionnaise du terroir. Des signatures du sieur Béton que nous visitâmes tantôt dans son atelier tout proche.
Aujourd’hui, que reste-t-il de cet esprit du QG ? Derrière la salle rénovée, la nouvelle cave, le comptoir plus classique et moins « roots », et cette carte qui privilégie les recettes métro et les grillades, réalisées avec des produits « premium », et dont les tarifs ont pris un sacré coup de chaud.
Pour répondre à cette question, nous allons y déjeuner. Ça fait longtemps.

Nous débarquons masqués à midi tapante. La salle est déjà pleine et certains convives attaquent leurs salades. La serveuse nous désigne notre table, réservée nécessairement, et nous porte la carte des boissons. On est déjà dans le coup de feu, et les serveuses esquivent les balles avec souplesse et professionnalisme, malgré un léger couac : une entrée qui arrive avant les amuses-bouches, habitude culinaire pratiquée depuis longtemps par le père Cheikh. Aujourd’hui, c’est un velouté champêtre de chou, carottes et patates, vivifié par une petite crème fouettée toute douce et acidulée à la fois.
Si les plats locaux ont vu leur quantité réduite, les caris restants sont de bons ambassadeurs de notre gastronomie : massalé cabri, cari la patte, cari coq et rougail saucisses.
Va pour le cari la patte et le coq. L’entrée, déjà sur la table, est une salade de chèvre chaud.

Cette dernière est un bonheur croquant et frais, assaisonné avec maîtrise de l’acidité d’une vinaigrette magnifique. Un moment, comme une humeur d’estragon nous traverse les gencives. C’est extra bon. Les petits croutons appuient les tartines où le chèvre se prélasse. Nous le prenons pleine face. Il est enjoué, le fromage de biquette, remonté comme un syndicaliste recevant son insulte mensuelle. Il ne nous laissera en paix qu’après une gorgée de ti-punch et trois verres d’eau.
Les caris sont déjà servis, dans une jolie vaisselle. C’est parti.

Le coq est marquetté « la kour », une expression un peu exagérée si nous nous en tenons strictement à la texture de l’emplumé. Les morceaux de chair blanche et un peu sèche ne sont pas les caractéristiques d’un « terroir certifié » mais plutôt d’un « poulet fermier industriel » confirmé. Au maximum. Il a dû trop tâter de la marmite, à feu fort, ce que le roussi d’épices confirme, avec un côté grillé qui remonte aux sinus, sans que ce ne soit rédhibitoire fort heureusement. La sauce emballe bien la viande, fait quelques remontées de poivre et de thym, et nous trouvons notre bonheur dans l’écorchage méthodique de la patte du coq, obligeamment proposée à notre palais réunionnais de nettoyeur « d’zo ».

Le cari la patte est plus sage, et envoie ses effluves gras avec timidité. Il semble aussi avoir séjourné un poil trop longtemps dans la marmite. Le Relais des Pitons, à l’autre Plaine, nous a chanté dernièrement la même chanson, comme disait un type au courant. La sauce est belle aussi, elle aide le riz à s’assembler malgré ses grains indisciplinés de basmati juste bon pour les bryanis.
Sur la longueur, nous reste une légère acidité, comme si le cochon s’était envoyé une rasade de vin blanc sec pour la route.  La patte disparaît sans nous coller les dents.

La carte des desserts est gourmande : vacherin mangue-letchi, banane flambée, fraises melba, entre autres. Le plus gourmand est le baba au rhum, qualifié de « fameux ». Nous confirmons : il l’est.
Le beau baba imbibé bat le rappel de nos papilles. Cette chose énorme se déguste, se boit, se suce, se tête, se lèche, s’aspire, on ne sait plus quoi lui faire tellement il nous tourne la tête. Il a le sucre juste, sa texture spongieuse est une drogue. On pourrait faire des kilomètres pour lui, la modération sans doute conseillée devenant une vue de l’esprit pour junkie diabétique. Les bananes flambées sont bonnes, rien d’autre à ajouter.

Deux cafés serrés plus tard, nous déboursons à la caisse un peu plus de 100 euros, pour une entrée, deux boissons, deux repas et deux desserts. Soit grosso-modo 50 euros par personne. Le rapport qualité prix est … perfectible.

Alors ? Que reste-t-il de l’esprit du QG ?
Le restaurant a opéré une mue, une montée en gamme assumée, et qui fonctionne, si l’on en juge par la fréquentation du lieu. Les pièces de viandes qui défilaient sous notre nez ne sont pas faites pour les petits appétits. Des « joyeux anniversaires » ont résonné, applaudis par tout le monde. Le service est efficace, souriant, aimable, et prévenant. Abdou, toujours égal à lui-même, avec son « karo » dans la main, semble mener la salle comme un Monsieur Loyal, entraînant, joyeux, toujours en plusieurs endroits en même temps comme une sorte de farfadet. La cuisine… subit un peu l’affluence pourrait-on penser à la dégustation de nos plats, et fait de mauvais choix en matière de riz, cédant à cette détestable mode du basmati. Pas bon, le riz. N’absorbe pas les sauces. Mais la cuisine continue d’assurer quand même et c’est le plus important.
Plus important encore sont les femmes et les hommes du QG. En eux demeure et doit demeurer l’esprit du QG, devenu O QG. Cet esprit d’accueil, de convivialité, d’hospitalité qui caractérise les familles réunionnaises des hauts. C’est à cette condition qu’on peut envoyer valdinguer la nostalgie dans les près, et savoir profiter de ces instants, près du feu, à s’entendre simplement digérer.

Chez Jim le week-end, le grand n’importe quoi…

Aujourd’hui, nous descendons à Langevin, chez Jim. Ce restaurant de presque bord de rivière a été testé en 2016, et avait obtenu une fourchette en argent. Nous voulons voir si la qualité s’est maintenue pour l’inclure dans la liste des meilleurs restaurants de La Réunion.


La configuration du test est trés différente. En effet, à l’époque, nous y sommes allés en semaine. Langevin, le samedi, c’est une autre histoire, Covid ou pas d’ailleurs, à ce qu’il semble. C’est la foule habituelle, avec les familles qui pique-niquent le long des berges, et les cuirs peu frileux qui profitent de l’eau vive. Se garer est d’ailleurs compliqué, mais nous avons de la chance.
Le restaurant est plein, ou pas loin de l’être. Nous restons plantés là comme des cierges trois interminables minutes avant que l’on daigne s’apercevoir de notre présence. Deux ou peut-être trois personnes font des allées et venues entre la salle et les cuisines situées à l’arrière. Quelques clients patientent à table, d’autres ont largement entamé leur repas.
Miracle, on finit par nous prendre en charge. Nous avions réservé, heureusement.

Quelques minutes s’écoulent encore avant que l’on vienne s’enquérir de nos désirs de boisson, puis de plat. Nous jetons d’abord notre dévolu sur le cabri massalé au menu du jour, mais massalé, il n’y en a plus. Le canard à la vanille nous tente, et aussi le rôti de porc. Quelques minutes plus tard, une autre mauvaise nouvelle : point de canard non plus. Décidément, il faut croire que tout le monde s’est jeté sur ces plats depuis l’ouverture. Nous nous rabattons sur le cari de poulet. Pendant que la commande passe en cuisine, nous constatons qu’il nous manque un couteau.
Nous allons finir par nous demander si nous ne sommes pas dans un épisode de la Caméra Cachée. Mais les plats ne tardent pas trop et finissent par arriver dans des petites marmites.
Présentation kitch, mais bon, restons bien disposés, malgré les aléas. Au passage, un coup d’oeil sur le carrelage nous révèle que le ménage n’est vraisemblablement pas fait à fond, ce qui, pour un restaurant, envoie une image négligée.
Qui d’autre a remarqué ? Tout le monde a le nez dans son assiette.
A l’attaque !

Le rôti porc est sec. Les morceaux de viande ont heureusement gardé une mâche relativement souple, mais la saveur du cochon tient plus du carton imbibé au siave qu’autre chose. Peu de peau pour donner du gourmand à la mâche. Le siave est d’ailleurs très utilisé, car apparemment, le cari de poulet en profite aussi, héritant du même coup d’un sel causant, mais tolérable, et d’un fond de sauce passablement allongé et transparent. La viande du poulet, quand à elle, est aussi sèche que celle du porc, du moins en ce qui concerne le pilon et les autres morceaux où on retrouve un peu de viande blanche. La sauce n’a rien imbibé du tout. On dirait davantage un mauvais sauté de poulet “de lo” qu’un bon cari du dimanche. Pour un peu on se demande si poulet et porc ne viennent pas de la même marmite !
Pour accompagner ces deux pitoyables plats, réalisés par dessus la jambe avec un je-m’en-foutisme palpable qu’on pourrait attribuer à l’obligation urgente de fournir pitance à la nombreuse clientèle, un riz infect qui sent encore le vieux sac, des lentilles sans intérêt et une pâte de piment rouge, ou plutôt une pâte de sel parfumée au piment rouge. Ça donne soif. Pas d’eau sur la table, nous sommes obligés de réclamer.

Nous arrêtons là les frais et déclinons les quelques classiques desserts et glaces, pour terminer par deux cafés.
Nous repartons après avoir réglé la somme de 37 euros pour deux boissons très ordinaires et deux caris qui font la paire. Le rapport qualité-prix est très mauvais.

Chez Jim, ce week-end, nous avons eu l’image caricaturale du boui-boui de base qui s’attache davantage à remplir les estomacs et faire du chiffre qu’à mettre un tant soit peu de cœur dans la préparation des repas. La dernière fois que nous avons aussi mal mangé, l’établissement, Saint-Gillois, fermé depuis, avait récolté une fourchette en plastique. Les fourchettes ne sont plus d’actualité mais il est hors de question de considérer ces plats misérables comme de la cuisine réunionnaise authentique.
Ceci étant dit, c’est sans doute une stratégie assumée de la part du restaurateur. Les temps sont durs. Mais justement. Miser sur la rentabilité et la quantité au détriment de la qualité n’aidera pas. Cela n’aidera pas davantage si le service (même de bonne volonté) et l’accueil ne savent pas gérer correctement un coup de feu. C’est très bien de travailler en famille ou avec des amis, mais des formations existent, et pourraient bien s’avérer utiles en pareil cas.
Il est grand temps de changer de siècle chez Jim, et de proposer des prestations à la hauteur pour faire honneur à notre tradition culinaire. Il y a 4 ans, c’était le cas.

Si vous souhaitez tenter l’aventure, un conseil : réservez la table et aussi le plat !

Cette critique est tout à fait subjective mais parfaitement honnête, elle reflète notre expérience du dimanche 18 octobre au restaurant Chez Jim. Elle ne prétend pas être une vérité absolue et définitive. Faites-vous votre propre opinion.

Le Ti Piment, fort, fort…

Bras-Panon, sur la grande ligne droite en direction de la Rivière des Roches, avant d’arriver à la charcuterie Marianne, qui a le boudin fier et la saucisse exquise, vous trouverez le Ti Piment.
Le restaurant est plus précisément sur la rue Roberto, parallèle à la traversante. Nous débarquons là presque à notre propre surprise, sur une envie soudaine. Notre dernière visite date de 2017, et la fourchette en argent était tombée, même s’il nous était resté comme une insatisfaction.

Le cadre est le même que dans notre souvenir : confortable, joli, avec son plancher de caillebottis, ses mûrs recouverts de pierres de décoration, ses plantes qui égayent le tout.
Nous arrivons de bonne heure. Il n’y a pas un chat. Une serveuse nous prend en charge. Nous nous posons dans un coin et le tableau du menu est posé avec nous.
Quelques viandes et poissons : magret de canard, entrecôtes, kangourou, côtes d’agneau, espadon. Les plats locaux sont majoritaires, et certains sortent des grands standards du genre, toujours au programme un peu partout, signe que le chef est bien éveillé à la tradition culinaire réunionnaise. Citons, par exemple, le rougail boudin, le poulet au curry et lait de coco, le cari de bœuf chouchous et la morue aux brèdes lastron.

Nous faisons une très légère entorse à nos habitudes chauvines pour goûter le plat aux couleurs indiennes : le poulet curry au lait de coco. En préambule, une salade de poisson moutarde et mayonnaise fera l’affaire. La salle se remplit peu à peu.
Le service est efficace et agréable, on devine le sourire malgré le masque. « Carafe ou bouteille ? » s’enquit la jeune femme à notre grand plaisir, tant il est rare dans les restaurants créoles qu’on propose de l’eau aux clients.

Une gazeuse citron plus tard, nous sautons sur la salade qui vient d’arriver.
Fraîche et croquante, feuille, l’es-tu ? Elle l’est, elles le sont toutes. Les tranches de patates sont encore chaudes, croquantes dehors, fondantes dedans. La betterave, avec son caractère bien terrien, kitabwèt, donne le « la » au poisson fort en goût, un peu musqué, de la dorade, elle-même arrangée à la moutarde à l’ancienne que la mayonnaise retient un peu pour ne pas qu’on se reçoive des claques. La chair affiche assez de résistance pour une mâche plaisante, ce qui incite tout ce petit monde à se manifester davantage encore. La salade est sifflée.

Le poulet suit. Nous nous rinçons les amygdales pour calmer le poiscaille. Place au curry, sapristi.
La vue, l’odeur, tout nous va pour l’instant. Nous notons tout de même que du persil est haché par-dessus, c’est bien, mais tant qu’à faire, le chef aurait pu pousser le bouchon jusqu’à y adjoindre des feuilles de cotomili odorantes, pour peu qu’il en disposât il va sans dire.

Chargeons. Mordant gourmand, façon Obélix dans son sanglier, sur un des morceaux de viande tout enrobé de lait de coco coloré. Ah ça glisse, c’est un délice, même sans cuisse. La viande n’a pas le sang bleu, palsambleu, mais elle se défend honorablement en s’offrant sans filasse ni sécheresse, ni paresse, comtesse. La sérénade du coco, doucereux, paré d’un curry délicat, nous monte au nez par vagues de plaisir. L’épaisseur de la sauce en rajoute une couche, plein la bouche. Oui décidément, il ne manque que le cotomoli. Le très frais et bien bon rougail tomate donne un petit « peps » fort et acidulé qui équilibre un peu le lait de coco entreprenant. Ajoutez à la fourchette un riz élégant et des vouèmes vivaces, tout en velouté subtil, et vous obtenez des bouchées magnifiques.

L’assiette est si généreuse que nous avons peine à finir. Refusant des desserts classiques mais non moins tentants, nous nous dirigeons vers la caisse, régler une note de 31 euros pour une boisson, une entrée, un plat, plus une barquette de rougail graton (très odorant aussi) pour le soir, et un café. Le rapport qualité prix est très bon. Certains devraient en prendre de la graine.

Le Chef Agathe, et son second Arside, nous ont régalé aujourd’hui. Proposer de la viande, quelques mets d’ailleurs, et un menu créole traditionnel teinté de plats originaux est une très bonne stratégie. Rien n’est plus triste que de débarquer dans un restaurant et se voir proposer les sempiternels rougails et caris, surtout si ceux-ci sont très moyens. On aime aller au restaurant pour la surprise, la nouveauté et la qualité qu’on ne trouve pas chez soi. D’autre part, le touriste qui découvre appréciera un choix éclectique représentatif de notre culture culinaire dans son sens le plus riche. Le Ti piment fait bien ce travail.
Le service aimable et efficace ajoute à l’attrait de l’établissement. Nous sommes heureux de pouvoir désormais le compter dans la liste des meilleures adresses de notre île.

Le Relais des Pitons, la tradition en dessert

Nous voici à la Plaine-des-Palmistes l’hiver, avec ses platanes « en sève » et son air frisquet qui ouvre l’appétit. Ce dimanche, jour de marché, 11h30, il reste encore quelques clients qui louvoient entre les étals pour acheter la matière première du repas du midi, et des jours qui vont suivre, et accessoirement mordre dans les gâteaux péi ou les samoussas avant de regagner leurs pénates. A quelques pas de là, juste après la mairie, le Relais des Pitons a ouvert ses portes. Notre dernière visite date de juillet 2017. Et la note n’avait pas été bonne. On nous a laissé entendre qu’il pouvait s’agir d’un accident. Que l’adresse est réputée. Qu’à cela ne tienne, nous y voici de nouveau.

L’accueil est nous supposons souriant car réglementairement masqué, le monsieur est sympathique. Nous prenons place. Au menu du jour : gratin de chouchou, de citrouille et de patate douce, boudin créole et assiette de crudités pour les entrées ; cari la patte cochon, massalé coq, cari calamar, bœuf bourguignon et sauté de poulet au chouchou pour les plats de résistance. La patte et le coq feront l’affaire. Un jus de goyavier bien frais nous est proposé, il nous réveille la glotte. Les entrées débarquent sans tarder, toutes chaudes.

Le gratin est brûlant. Nous le triturons un peu pour qu’il refroidisse plus vite. L’intérieur est plus jaune qu’orange. La texture est un peu molle, mais pas liquide. La première bouchée nous rassure : la citrouille et le fromage font un ménage équilibré, teinté de thym, et de soupçons poivrés. A mesure que les bouchées se succèdent, la saveur de la citrouille se révèle de mieux en mieux. Le ramequin est vidé.

Le boudin, acheté chez un charcutier « du côté de Bras des Calumets » nous dit-on, n’affiche aucun piment revendicatif, mais offre généreusement une mâche moelleuse, où les dents rencontrent ici et là quelques résistances grasses et parfumées, avec le croustillant léger de quelque oignons vert ou persil, sans que nulle épaisseur désagréable de mie de pain ne soit détectée. Voilà du bon boudin des hauts, tendre, goûteux, bien loin des machins compacts qu’on trouve facilement un peu partout.

Nous commençons à avoir soif. Mais aucune eau ne nous a été proposée. Il faut donc demander ? A moins d’avoir un ADN de dromadaire, les êtres humains ont besoin d’eau, il nous semble.

Les plats ne tardent pas non plus. C’est presque trop rapide.

Le massalé coq ne casse pas trois pattes à un canard. La chair du volatile se délite, comme trop cuite, et d’une manière qui ne laisse aucun doute sur sa généalogie. Si c’est du coq péi, le coq péi n’est plus ce qu’il était. Côté goût : c’est grève du zèle. Circulez, il n’y a rien à voir, à part peut-être les supplications d’un massalé très ordinaire, passablement éventé, qui tente le sauvetage du coq naufragé. On a largement vu mieux ailleurs, mais cela reste à peu près mangeable.

La patte-cochon est plus alerte. Les morceaux arborent leur peau cuivrée et luisante, et ont la politesse d’offrir autant de chair à mâcher que d’os à sucer. Côté saveur, rien à dire de particulier. Le cari est correctement exécuté, peut-être juste un peu faible en épices mais certains l’aiment ainsi.
Un petit roussi supplémentaire, ou un flambage au rhum ou au whisky aurait réveillé ses ardeurs. Le quatre-épices peut aussi dire son mot. La peau est tout de même un peu trop fondante. Un peu plus de résistance sous la dent aurait délivré davantage de plaisir.

Côté accompagnements : des pois du Cap en crème, veloutés, délicieux ; un rougail concombre croquant au piment vif, qui a servi de béquille au coq, et, hélas, encore cet épouvantable riz premier prix, avec des brisures, correctement cuit mais qui n’absorbe aucune sauce, et dont les grains étiques jouent au slalom entre molaires et canines.

L’eau finit par arriver, après deux réclamations. Il était temps.

Vient le moment des desserts. On nous propose des tubercules cuits au sucre, à la marmite, comme chez les anciens. Une initiative rare dans un restaurant, qui mérite d’être applaudie, et nous demandons la patate douce et le cambar, tous deux accompagnés d’une boule de glace vanille.
Ces desserts font sensation, la patate douce dans un registre épais, velouté et gourmand, le cambar avec davantage de mordant, et son petit caractère plus terrien.

Il est temps de reprendre la route, après des cafés qui réveillent les trépassés.

Nous réglons en partant une note de 78,50€, pour deux entrées, trois plats, deux desserts et deux cafés. Le rapport qualité prix est perfectible.

Quand les caris sont bons, mais sans faire d’étincelles, le choix du riz est encore plus crucial qu’à l’ordinaire. Un riz aux grains bombés, parfumés, qui absorbent les sauces pour de belles sensations en bouche pourrait peut-être sauver un cari moyen. Ici, c’est le contraire. Nous conseillons les gérants de changer de marque d’urgence. Pour le reste, nous avons l’impression d’avoir dégusté des caris préparés à l’économie. Cela ressemble à des plats faits d’avance et réchauffés, qu’on a un peu oublié au feu et qui ont cuit plus que de raison.
Impression mitigée, donc, concernant le Relais des Pitons, qui, s’il fait un peu mieux que la fois précédente, ne parvient toujours pas à nous convaincre vraiment. Et pourtant, il ne manquerait pas grand-chose. Les desserts traditionnels, à eux seuls, ont été à deux doigts de le faire. C’est ce qui nous a permis de ne pas repartir dépités du Relais des Pitons.
A votre tour à présent d’aller y manger, et de vous faire votre propre avis.

La présente critique a été réalisée sur la foi de la dégustation du dimanche 30 août 2020 à midi. Cette critique est subjective par nature et ne prétend pas constituer une vérité absolue et définitive concernant la qualité des plats et du service de ce jour, ni des jours suivants. Nous certifions n’avoir aucun lien avec les responsables de ce restaurant ni aucun intérêt à donner une bonne ou une mauvaise appréciation. Dans tous les cas, les personnes concernées bénéficient d’un droit de réponse.

La Riviera : toutes nos illusions sont détruites

La Riviera, un nom qui évoque les vacances sur la Méditerranée, de la côte d’Azur au golfe de Gênes. A La Réunion, la Riviera est simplement un restaurant, au bord de l’eau du Bocage à Sainte-Suzanne.


Nous débarquons de bonne heure, l’endroit est à peu près désert. Trois options nous sont proposées par la personne qui nous accueille : jardin, salle ou terrasse. Les tables sont très espacées pour respecter le protocole sanitaire. Le cadre est assez agréable, et propre.
La cuisine proposée est éclectique. Aujourd’hui le poulet massalé et le cari de poisson rouge « Vieille Ananas » sont au menu, entre autres, et la suggestion du jour est une truite à la bisque de langoustine. Va pour la truite.

Nous commençons par une entrée de « tapas » créoles : samoussas, sarcives, bouchons et acras de morue. Le service est dynamique et gai.
Les sarcives sont tendres, et plutôt bonnes, mais manquent d’un peu de séchage et de saveur. Le miel est cher. Les samoussas, dont la farce ressemble à un hachar de légumes coloré, se laissent manger, les bouchons frits aussi. Les acras en revanche n’ont à peu près aucun goût, c’est assez dommage.

La truite suit, dans son assiette dressée dont la vue nous laisse dubitatif. Cet à peu près dressage sans originalité présente une truite qui a comme qui dirait séché en plein cagnard. La peau ne présente en effet aucun signe ostensible de friture poussée, la truite est pâle comme une endive.
Pâle aussi est son goût, dont nous détectons par-ci par-là, des pointes vaseuses. Ce devait être une truite pantouflarde, qui préférait les coins de bassin où l’eau remuait peu.
La bisque de langoustine, vraisemblablement de conserve, lui met conséquemment une claque, comme une brute épaisse tapant dans le dos d’une petite vieille.
Peut-être qu’une sauce crémeuse au citron, ou au combava, aurait redonné quelque couleurs à la truite blafarde, sans exterminer le peu de charme qui lui reste avec des saveurs brutales et concentrées de crustacés. La salade mesclun est croquante et bonne, mais on ne voit pas bien ce que du poivron vient faire là. Les pommes de terre en robe des champs, enduite de miel de sésame, sont passables, mais iraient mieux avec de la viande.

Un verre de moelleux sud-Africain efface efficacement le souvenir gustatif que ce plat ni fait ni à faire.

A quelques tables en face de nous, un client renvoie son assiette, poliment. Une quinzaine de clients est arrivée depuis, se dirigeant droit vers la terrasse.

Nous déclinons les desserts, très classiques (crème brûlée, mousse et « coulant » au chocolat…), et réglons l’addition. 23 euros, c’est cher pour une truite plate et mal accompagnée.

Nous repartons passablement déçu de cette cuisine qui frôle l’amateurisme. C’est dommage car le cadre est plaisant, l’accueil et le service aussi. Peut-être aurions nous dû suivre notre première intuition : prendre le cari de poisson. Tant pis. Si d’aventure vous passez par là, tentez donc la Riviera, en espérant que votre expérience soit meilleure.

Chez Jules, le goût de la simplicité

Nous allons dîner Chez Jules, restaurant de Saint-André, assis à la pente Sassy, testé voici deux ans, à qui fut attribuée une fourchette en argent pour sa cuisine créole très correcte.
L’article est d’ailleurs accroché au mur, à côté de la tête de hibou de « Trip » et du Guide Kaspro.

L’accueil est toujours souriant. Nous nous installons, et commandons les apéritifs. Deux tartines de tapenades accompagnent les boissons, en guise de mise en bouche. L’initiative est appréciée. Au menu ce soir, 4 entrées et 15 plats, dont deux caris et trois civets. Le tartare de thon, la côte de cerf et l’entrecôte Black Angus nous font bien envie. Mais ce sont la truite de Hell-Bourg et sa crème de cresson, ainsi que le croustillant de jeune cochon, « cuit deux heures dans de la graisse de canard » nous d it-on, qui l’emportent, accompagnées de salade folle et de patates frites. Pas de caris pour cette fois.

Quelques dodus samoussas pour commencer, avec force de farce aux légumes et à la viande, nous met les papilles en ordre de bataille. Poulet ou cabri, nous avons un peu de mal à les discerner sous l’assaut des épices.

Les assiettes arrivent. Dressage simple et propre. La truite nous fait « mangez moi »… impossible que le ti-punch nous ait fait cet effet-là. Abrégeons ses souffrances.

Miss truite, descendue du cirque, est cuite au chronomètre. Sa peau présente la couleur et l’aspect de la tâte au poil de la poêle. En guise d’onguent pour brûlure au troisième degré : la crème de cresson, garnie que quelques pousses décoratives. Notre estomac est comme les creux sont. On y va. En bouche, la chair fine de la truite vagabonde exulte. Sa saveur délicate où nulle humeur de vase ne pointe, est portée avec grâce par le cresson dont la fragrance naturelle a été domptée. La crème participe à l’emballement de la demoiselle Hell-Bourgeoise, qui danse le menuet au palais. Cette affaire glisse sans plus de commentaire, laissant le souvenir d’un plaisir qui survit encore un peu au nez. Les patates frites sont très bonnes. Plongées dans le velouté de citrouille de décoration elle donnent à la truite un répondant plus épais.

Faire suivre tout de suite la truite à poêle du jeune cochon serait inconvenant. Ce dernier passera donc après une gorgée de vin blanc. Déjà, la présentation en tranche, avec ses couches de gras et de maigre, fait envie. La couleur met aussi en appétit. Une bouchée généreuse invite les dents à s’enfoncer à travers la peau croustillante et fumée, puis, au travers d’un gras parfumé, chercher la chair moelleuse qui chante comme ces rôtis des dimanches en famille qui ont collé au fond de la marmite, et rameute les viandards comme « gros l’ail » sur une ampoule. En parlant de coller, la peau frite s’attache un peu aux molaires, suinte dessus, et fait grimper le compteur du plaisir à chaque mouvement de mâchoire.

La salade folle fait sa farandole d’un côté comme de l’autre, tout apprêtée de sa vinaigrette parfumée, apportant un croquant délicat et frais.

La carte des desserts nous est proposée aussitôt les assiettes enlevées. La tarte Jules (papaye coco) et sa boule de glace tangor nous fait de l’œil, ainsi que le manioc à la noix de coco et sa boule de glace vanille. Mais il se fait tard. Il est temps de remercier les proprios.

Gilbert et Jacqueline Lebeau tiennent Chez Jules en famille. Jules, dont la photo est affichée, étant l’aïeul. Gilbert, qui a travaillé dans la bureautique, s’est reconverti dans une activité plus…  « canon » : la cuisine, et il y excelle. Par l’ouverture dans le mur, nous avons pu le voir travailler, avec son épouse. Les visages sont détendus mais concentrés, les gestes sûrs, et même quand la salle fut pleine, aucun stress perceptible, pas plus que chez les serveuses. Un service professionnel et courtois.
Notre impression générale est nettement meilleure que lors de notre première visite. Il semblerait même qu’un effort ait été fait sur la décoration, à moins que ce ne soit l’effet des lumières.
Jacqueline et
Gilbert proposent une cuisine efficace, simple et inventive à la fois, qui met à l’honneur les bons produits de chez nous en les mariant d’heureuse manière. Leur récompense : des clients qui affluent, et dont certains repartent avec le contentement du bébé après la tétée, affiché sur les trombines.
Voilà sans aucun doute un restaurant à garder sur la liste des meilleurs établissements de l’Est.

Leur page Facebook > https://www.facebook.com/restochezjules974/

Le Vieux Port, une cuisine généreuse à déguster sur l’herbe

Aujourd’hui nous « descendons » au Vieux Port, restaurant du Tremblet, à deux pas d’un autre établissement réputé et bien noté : la Case Volcan.
Notre dernière visite remonte à 2012, année supposée de la fin du monde. 2020 étant certainement la fin d’un monde. Le vieux longanis trône toujours devant la petite case créole, et offre son ombre aux tables dressées à l’extérieur, sur la pelouse. Le ciel étant capricieux, nous préférons nous réfugier prudemment à l’intérieur.


L’accueil est souriant et sympathique. Nous nous installons. Au menu du jour : rougail saucisses, morue palmiste, rougail zandouille, rôti de porc palmiste, cari poulet palmiste et cari de camaron, les prix allant de 15 à 20 euros.
Nous choisissons le rougail zandouille et le cari poulet palmiste. La salade de palmiste à 10 euros n’est plus disponible. « C’est sur réservation, le cari de poisson rouge également » nous explique-t-on. Ce sera pour la prochaine fois

Nous n’avons que le temps de siroter l’apéritif, avant que les plats ne soient servis.

L’andouille est coupée en tranches bien homogènes. Il s’agit de petites andouilles comportant davantage de viande que de tripes, d’où une odeur peu agressive. A la place, une humeur de poivre et de tomate compotée assortie d’un fumet qui fait saliver.
La mâche est tendre, quasiment moelleuse, et délivre en compagnie du riz coloré de sauce de belles sensations gustatives. Là-dessus le rougail tomates bien pimenté est du plus bel effet. La fragrance de tomate fraîche équilibre le côté gras ressenti en bouche. Ce n’est sans doute pas le meilleur rougail zandouille que nous ayons dégusté, mais il n’est pas loin du peloton de tête.

Le cari poulet, en revanche, est de loin un des meilleurs de nos visites, depuis plusieurs années. Un poulet « choisi », selon le Chef, de chez Duchemin et Grondann, fermier assurément, si on en juge par la tenue de la chair de la cuisse, qui se détache d’un seul tenant de son os, toute luisante. Pas l’ombre d’une sécheresse, aucune couleur blanche de papier mâché caractéristique du poulet de 30 jours, grossi à la gonflette.
La volaille s’étale dans sa jolie sauce de cari épaisse. Elle tortille du croupion, nous fait du charme avec son odeur d’épices roussies de manière experte mélangées à un curcuma éclatant. Les bouchées sont sublimes. Elles nous évoquent ces caris des grand-mères, préparés à la marmite charbonnée, dans la cuisine en bois sous tôle, avec la lenteur consommée de gestes précis exigés par des corps douloureux de ceux qui ont longtemps travaillé aux champs. Le palmiste imbibé emballe magnifiquement tout ça, offrant aux dents une texture fondante complémentaire à celle de la viande, et laisse au nez ce parfum gourmand qui a pompé dans la sauce.

Des bananes flambées, accompagnées d’une boule de glace vanille et de chantilly, viennent clore ce repas. Un dessert aussi simple qu’efficace.

Nous roulons jusqu’à la caisse pour régler les 90 euros de l’addition, tarif pour trois plats, deux desserts et deux cafés, plus les boissons. Le rapport qualité-prix est bon.

Le Vieux Port peut aisément devenir le port d’attache des gourmets amateurs de bonne cuisine créole, si chaque jour que Dieu fait, il propose des plats aussi goûteux que ceux que nous avons dégustés. Une cuisine authentique, bien ancrée dans le terroir, et familiale. Rien à dire sur l’accueil et le service à notre niveau, bien que nous ayons observé quelques cafouillages pendant le « coup de feu ». Le soleil, finalement au rendez-vous, a permis aux convives de déjeuner « sur l’herbe ».
Une adresse qui mérite de figurer sur la liste des meilleurs restaurants créoles de la Réunion.

À La bonne table paysanne des Fiarda

En haut du Chemin de Ceinture, au Baril, entre forêt et champs de cannes, L’auberge paysanne Les Palmiers et son luxuriant jardin accueille gourmets et gourmands depuis une douzaine d’années. Jules-André et Marie-Line Fiarda y cultivent l’amour de la cuisine et l’art de recevoir.

Il est de ces lieux un peu magiques, comme hors du temps, qui vous dépaysent et vous permettent de trouver le calme intérieur. Devant la porte de l’auberge, Buddha monte la garde. Sur sa droite, les fameux palmiers éponymes offrent leur ombrage à une table en bois. Le jardin se prolonge jusqu’à l’arrière de la maison, plus privé, ou un pied de Cœur-de-Bœuf profite du soleil capricieux de Saint-Philippe.
Nous voilà apaisés, mais « goni vide tient pas dobout », il est temps de passer à table.
L’espace réservé aux clients, tout en longueur, suit pour ainsi dire le jardin jusqu’à l’arrière. Marie-Line y a disposé quelques tables à part, pour que chaque groupe ait son intimité. Elle peut accueillir jusqu’à 120 personnes, mais les temps ne sont pas propices aux grandes agapes.
Ne vous offusquez pas si vous arrivez de bonne heure et que vous ne voyez personne. La cuisine va sonner le branle-bas-de-combat, surtout si plusieurs dizaines de convives sont attendus. Un bon vieux « na d’moune », le cri au baro, et pas du Pétrel, suffira à faire venir Marie-Line ou une aide-de-camp, charlotte réglementaire sur la tête, qui vous invite à « prendre un asseoir » et à entamer les trois rhums arrangés que tonton Iréné a repéré depuis le jardin.
Vous avez le temps de prendre des nouvelles de toute la clique arrivant au fur et à mesure, #vilé bienmwinlébienmerci, avant que les samoussas soient servis.


Samoussas palmiste et poulet, pour nous, à pâte fine et croustillante, avec quelques vapeurs pimentées sans exagération, et quelques chips de bananes sur lesquels se jette la marmaille affamée.
Pendant ce temps quelques-uns ont déjà le nez dans leur petits verres. Les rhums arrangés sont succulents. Un jus de tangor frais arrange les gosiers softs. C’est la saison.
Les conversations tournent déjà autour de la politique et de l’actualité quand Marie-Line arrive avec les plats. Ce sera cari poulet palmiste et boucané chou de vacoa pour nous aujourd’hui. Taïaut !

Le poulet est fermier, pour sûr. La vue le suggère, avec cette belle couleur de roussi curcumaté. Les dents le confirment. C’est ferme. Les cuisses sont fières, les ailes aussi, et on prend plaisir à dépiauter la viande de l’intérieur des côtes où tout le goût s’est concentré, appuyé par quelques restes d’entrailles. « O ki lé lo gésier ? ». « A la in bout, pas besoin batay ».

Un petit verre de Bordeau là-dessus tourne la page pour l’autre cari. Le chou de vacoa est presque croustillant, tout imbibé du fumet du boucané. C’est d’ailleurs davantage un chou de vacoa au boucané, ce qui ne nous dérange pas le moins du monde, bien au contraire. Avec le bon riz, ça fait des bouchées magnifiques. Le rougail concombre au piment éclatant fait merveille par-dessus.
Les lentilles sont délicieuses, avec leur parfum de terre rincée par une averse longtemps attendue.

Pause. C’est l’heure où les estomacs sont remplis. On taille quelques costumes. Des élus, les belles-doches, plus des voisins indésirables sont rhabillés pour l’hiver jusqu’en 2030.

Le gâteau chouchou arrive, avec un jus de bissap pour lui fouetter les flancs. On va lui trouver une petite place, pas d’inquiétude. Il est assez moelleux pour ça, avec un sucre dosé juste assez pour préserver les saveurs délicates de cette pâtisserie péi.

Jules-André fait le tour des tables. Il nous raconte les débuts de l’auberge, montée sur un « travailler plus pour gagner plus » d’un président à talonnette. L’agriculteur a investi pour « ne pas mettre tous les œufs dans le même panier ». Il contemple son jardin, et évoque avec une pointe de regret ce trou d’eau jaillissante qui, autrefois, abreuvait les quelques habitants du coin, en plus des lièvres, et en lieu et place duquel pousse aujourd’hui un palmier.
« L’eau est encore là, il faut juste creuser pour la trouver » lâche-t-il comme s’il avait une vieille idée derrière la tête.
Il est encore jeune, mais pense déjà à la transmission. Le fiston, élevé dans la conscience de la valeur du travail, pourrait un jour prendre la suite, perpétuant pour les générations à venir cette hospitalité réunionnaise que nos touristes apprécient tant.

Les Palmiers, auberge paysanne
21 Chemin de Ceinture
0692 69 03 48

L’Atelier Béton, pour un moment unique autour d’une authentique table familiale réunionnaise

Les nostalgiques du temps lontan vous dirons volontiers que la Plaine-des-Cafres a bien changé, et qu’elle est de plus envahie par le béton. Ce Béton-ci, il en faudrait davantage. André Béton, tout à la fois artiste et cuisinier, est ce que le créole appelle un « zarboutan » de notre culture réunionnaise. N’allez pas le lui dire, sa modestie va le faire rougir. Visite gourmande à l’Atelier Béton, à deux pas du restaurant O’QG, qu’il a lancé en 2009.

undefinedLe personnage nous accueille avec le petit accent chantant du yab des Hauts, avec, sur le visage, le sourire de bonheur sincère qui caractérise l’hospitalité réunionnaise authentique.
L’Atelier prend place dans une modeste case créole, entourée d’un petit jardin regorgeant de fleurs, d’épices et de « zerbages » divers et variés. Un trésor végétal aux bons soins de Rose, madame Béton, teint de jeune fille et verbe direct, qui vous soutient mordicus qu’elle n’a pas la main verte.

C’est pas tout ça, mais en parlant de Béton, nous on a la dalle. La température sans doute, et l’odeur alléchée. André nous guide vers sa salle à manger. On ne sait plus où mettre les yeux. Le lieu est rempli de peinture, de sculpture, avec des capillaires magnifiques qui ont « poussé comme ça » comme dit la chanson.

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La table est dressée, André fait le tour des convives pour l’apéritif. « Ici on me dit ce qu’on ne mange pas, mais on ne sait pas ce qu’on va manger » prévient André. Ce sera donc la découverte tout du long. Et l’amuse-bouche nous met tout de suite dans l’ambiance : des margozes ont joué de la mandoline avant de tâter de la poêle ; c’est croustillant, et l’amertume pointe avec deux secondes de retard et tient sur la longueur. Très original.

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L’entrée nous surprend, agréablement : un sosso-maïs rougail tomate, dans son plus simple appareil. Quelle bonne idée, quelle évidence en fait, par ces températures, que cette madeleine de Proust des Réunionnais des Hauts particulièrement, mais pas que. Ce sosso sans sauce et si sensas se suce sans souci, avec la petite claque acidulée-pimentée du rougail tomate. Et nous ne résistons pas à l’itération des coups de cuillère.

Zembrocal et patate-chouchou

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Après échanges et palabres sur la Réunion et ses trésors, André disparaît dans la cuisine où Rose s’affaire. Il revient avec la marmite de zembrocal. Un zembrocal-vouèmes, orange comme le curcuma frais, celui qui calme les coliques de la marmaille en bas âge.
L’odeur du zembrocal chaud quand on soulève le couvercle de la marmite, vous savez ce que c’est ? Si vous ne savez pas il n’est jamais trop tard. Ça vous ouvre les chakras, comme disent les babas. Et le plus cool arrive, tête devant, zergots derrière, dans ce sens ou dans un autre, avec la patte, le sang, le foie, dans son camaïeu de tons jaunes et marron clair d’une cuisson dans les règles de l’art, Gaspard.

undefinedLa chair est celle des poulets qui ont grandi aux herbes et aux galets de la cour. Nous retrouvons cette vraie saveur authentique du cari de volaille estourbie aux aurores, cuite au feu de bois ti lamp ti lamp, et les patates-chouchou empruntées au rôti, sublimes, imbibées, lui relèvent le croupion, lui lustrent la cuisse.

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Un petit rougail tomates-arbuste là-dessus ? Mais comment donc ! C’est frais, c’est ensolacidulé… concaténation avec enfoncement d’ensoleillé et acidulé, adjectifs qui vont bien à ce fruit au goût si prononcé, qui respire la cour d’moune dans les campagnes.

Un p’tit brède moutarde, Hildegarde ? Mais bien sûr. Croquantes à souhait, les brèdes, plus vertes que vertes, elles distribuent leur parfum généreux dans la bouchée de poulet, et cocotte s’excite.

undefinedLe rôti s’impatiente ? Nous viens pou luuuu.
Le cochon à califourchon sur son os envoie des effluves du trio ail-poivre-thym, piqué de la veille, dans cette viande aux atours ronds, cuite doucement, presque en mode confit. Un vrai délice quand la décharge des épices se glisse entre deux coups de dents. La patate-chouchou raffinée revient au porc, et jette l’ancre dans un morceau bien étagé, peau légèrement collante, couche de gras, couche de viande, et envoie tout ça valdinguer à l’estomac qui crie « encore, encore !», avec la dose de plaisir vers le cerveau, qui devient fou.

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Un p’tit rougail citron margoze pour fouetter tout ça ? A votre convenance, Hortense. Ce dernier fait une politesse au porc en lui donnant des décharges d’arômes d’agrumes, bras-dessus bras-dessous avec un margoze croquant et vivifiant.

Nous devisons encore sur les sorts et l’essor de notre culture culinaire. Le feu crépite plus fort. Les bananes flambent bientôt, et sont servies avec un jus d’orange. Etrange ? Au contraire… le fruit cuit et arrangé ainsi, avec son délicat fumet de rhum évaporé, descend encore mieux, si vite que c’en est presque frustrant. Na pa assez, mète enkor …

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André propose le café. Il revient avec une improbable casserole, suiffée, racornie, défoncée. Cet antique ustensile devrait parler, elle en aurait à raconter, des histoires ! Le café réveillerait un train de sénateurs sous triple dose de Témesta. Succulent.

C’est le moment de se séparer. Nous nous décoinçons péniblement le bombé de la table, en pensant avec résignation à la route à faire vers le littoral. André et Rose nous raccompagnent, sous un flot de remerciements sincères, avec en poche, les 25 euros par personne que nous avons réglés avec plaisir, non sans avoir cherché les codes de CB au travers des brumes d’une digestion qui réclame une sieste béate.

L’Atelier Béton est l’un de ces lieux où la tradition culinaire réunionnaise est jalousement préservée. Avec la cuisine des pattes Jaunes, et Ti Fred à la Petite Ile, entre autres. La réservation est obligatoire. André et Rose s’attachent à ne recevoir qu’une famille ou qu’un groupe à la fois, jusqu’à 12 personnes maximum, afin que le repas, au-delà de l’excellence de la cuisine, soit un vrai moment de bonheur et de partage.

Pour réserver : 0692 96 53 16

Art, cuisine et contemplation

L’Atelier Béton existe depuis une trentaine d’années.  «J’ai toujours fait la cuisine. On me sollicitait pour les communions, les mariages. Je faisais beaucoup de grand repas à plus de 300 personnes. J’aimais ça » raconte André Béton. Une réputation qui, petit à petit, le met sur la voie de la création du QG. « Il y a avait toujours des touristes qui venaient à trois heures de l’après midi au QG, qui cherchaient un endroit où manger, sans en trouver. J’ai fait le tour des restaurants du village pour les sensibiliser, et faire en sorte qu’ils soient plus souples sur les horaires ». Bredouille, André se décide à le faire lui-même, rencontre Abdou, et ouvre le QG, qui récoltera quelques années plus tard l’une des premières fourchettes d’or du Jir.

« Aujourd’hui mon activité principale est la contemplation » s’amuse André. « La cuisine c’est pour garder le lien social, grâce à cette table qui ne fonctionne que sur réservation. » explique celui qui, plaisantant à peine, se définit comme « cari-thérapeuthe ». André s’adapte aux régimes et aux goût et désirs de chacun, y compris de ceux qui ne souhaitent pas forcément manger local.

Tradition contre mondialisation

Quel rapport entre la cuisine et l’art, c’est la même fibre ?
A.Béton : (rires) C’est l’appel du ventre permanent ! Si on veut garder des amis, il faut bien les nourrir, dans tous les sens du terme !

Quelles têtes connues avez-vous reçues à l’Atelier ?
La première de l’année : Manu Payet. Mais l’idée n’est pas de recevoir des gens connus, mais des gens qui ont envie de passer un bon moment.

Quelle est votre définition de la bonne cuisine créole authentique ?
C’est celle qui fait remonter les souvenirs, ce goût qui vous rappelle toute votre histoire familiale, que ce soit une daube chouchou, un rôti de porc ou un rougail sardine. La cuisine créole c’est d’abord des bons produits de chez nous. Mais de nos jours, pour tuer un poulet dans les règles, il faut respecter tout un circuit de contrôle et d’hygiène imposés par l’Europe ; mais l’Europe n’a jamais mangé un cari de volaille, elle ne peut pas me dire que c’est pas bon ! (sourire).

Les règles d’hygiène européennes tuent-elles notre tradition ?
Elles tuent toutes les traditions culinaires. C’est ce qu’on appelle le goût de la mondialisation. Nous sommes sollicités par toutes sortes de saveurs industrielles, faciles d’accès, c’est ça qui tue la tradition.

Comment voyez-vous l’évolution de notre tradition culinaire dans 20 ans ?
Il y aura toujours des gens pour résister à l’envahisseur. Ces gens ont le devoir de transmettre le goût créole. Aujourd’hui je cuisine des patates chouchou avec un rôti de porc, en sachant que je ne suis pas tout seul. Nous sommes tous reliés par cet universel combat pour perpétuer cette saveur créole.

La Cascade Blanche, l’adresse touristique…

La Cascade Blanche jouit d’un bel emplacement juste à côté du pont de l’Escalier sur la route de Salazie. Un emplacement un peu délaissé par les services communaux, visiblement, si l’on en juge par la hauteur des herbes et l’état de délabrement des kiosques. C’est sans doute un nouveau concept touristique : le « moisi authentique ». Notre dernière visite date des débuts de la rubrique, en 2011. Une fourchette en argent fut attribuée. Il est plus que temps de faire une mise à jour, pour voir si ce restaurant de cuisine réunionnaise mérite une sélection dans la liste des meilleures adresses.

undefinedNous débarquons peu avant midi, il n’y a pas encore grand monde en ce jour de semaine. Nous choisissons notre table et l’on nous apporte la carte des boissons, et le menu où trois entrées sont suivies par deux salades et 16 plats, dont du cari de langouste, du magret de canard sauce miel, un rougail zandouille, un canard à la vanille et de la dorade grillée, entre autres. 16 plats. Tout ça, oui.

Nous optons pour un civet la patte-cochon et de la morue chouchou margoze. L’attente est courte. Nous avons juste le temps d’apprécier les cocktails sans alcool. Ou bien les caris ont été cuits depuis très tôt le matin, ou bien la cuisson n’est pas du jour et les plats sortent plutôt du congélateur. Le service est à l’assiette, et les quantités sont généreuses.

undefinedLe civet la patte présente une jolie couleur lustrée, tirant sur le marron foncé. Le premier coup de dents révèle une chair tendre et bien cuite. Et puis c’est tout. En effet, gustativement parlant, nous avons droit à un girofle tyrannique auquel résiste difficilement les saveurs du pauvre porc, réfugiées par-ci par-là au coin des os, ou dans la sauce épaisse où les épices et la tomate ont bien compoté. C’est du civet de girofle à la patte-cochon.

undefinedLa morue fait un peu mieux, bien que le plat soit davantage mouillé que sec, au contraire de ce que nous a déclaré la serveuse.
Nous nous attendions à de la morue frite, émiettée comme il faut, avec des oignons émincés, toute enrobée d’une pellicule de sauce légèrement grasse réduite à son minimum, accompagnée de juliennes de chouchou encore fermes et de margoze croquante qui distribue avec finesse son amertume fraîche dont la morue profite largement dans un plat correctement exécuté. A la place nous avons droit à de la morue émiettée avec les pieds, qui baigne dans un fond de sauce liquide où la margoze et le chouchou trop cuits se font fouetter par un gingembre autoritaire. C’est mangeable, certes, mais ça ne ressemble à rien.

Le riz est insignifiant. Du bas de gamme avec des brisures et des grains secs. Le rougail fait son travail sans zèle. Les lentilles sont en revanche assez crémeuses et généreuses en saveur. Le petit achard de légumes en juliennes épaisses est très bon et croquant, il apporte une touche de fraîcheur aux deux caris.

Les onze desserts sont assez classiques : gâteau chouchou, gâteau banane, crème brûlée, tarte tatin… Nous terminons par une mousse au chocolat assez bonne, et qui a la courtoisie de ne pas être compacte.

L’addition grimpe à 56,50 euros soit 28 euros et des miettes de morue par personne pour deux boissons, deux plats, un dessert et un café. Le rapport quantité prix est correct. Le rapport qualité prix est mauvais. Heureusement que nous avons fait l’impasse sur les « tapas », facturés à 18 euros pour 20 pièces.

La Cascade Blanche, nonobstant un environnement dont la mairie de Salazie semble se foutre comme de l’an quarante, présente bien. Case en tôle, salle décorée et habillée façon ambiance authentique agréable aux touristes, tout est fait pour que les visiteurs se sentent à l’aise. La cuisine se veut authentique, à des tarifs… touristiques justement. Pour l’instant les touristes ne sont pas encore revenus. Il serait bon, peut-être, d’ajuster prix et qualité pour faire en sorte qu’à leur retour ils ne se sentent pas les dindons de la farce, ou des pigeons… voyageurs. Car sait-on jamais, ils pourraient être accompagnés d’un(e) Réunionnais(e) qui, elle ou lui, a l’habitude de manger des bons caris, et qui va trouver le menu de la Cascade Blanche un peu cher pour ce que c’est.
Quelques cuistots devraient se rappeler que la cuisine réunionnaise, c’est autre chose que des produits cuisinés à la va-vite et maquillés à grand renfort de girofle ou de gingembre, comme s’il fallait en écouler dans l’urgence le surplus.
Nous avons bien conscience que par les temps qui courent, les critiques négatives des restaurants ne sont pas politiquement correctes (si tant est qu’elles le fussent un jour), mais il ne faut tout de même pas trop pousser mère-grand dans les galaberts.

La présente critique a été réalisée sur la foi de la dégustation du jeudi 2 juillet 2020. Cette critique est subjective par nature et ne prétend pas constituer une vérité absolue et définitive concernant la qualité des plats et du service de ce jour, ni des jours suivants. Nous certifions n’avoir aucun lien avec les responsables de ce restaurant ni aucun intérêt à donner une bonne ou une mauvaise appréciation. Dans tous les cas, les personnes concernées bénéficient d’un droit de réponse. Nous vous invitons à tester vous-mêmes ce restaurant et à vous faire votre propre opinion.