La fin des fourchettes

A partir de 2020, le système de notation actuel sera supprimé. Dorénavant, nous n’écrirons que sur les restaurants qui en valent la peine et ne parlerons pas des tables moyennes et médiocres.
En fin d’année, les fourchettes d’or, d’argent et de bronze seront attribuées, plus une fourchette en plastique pour le pire restaurant de l’année !Imprimir

Un week-end gourmand à l’Entre-Deux

La commune de l’Entre-Deux recèle bien des trésors. Vous n’aurez pas assez d’un week-end pour les explorer tous, surtout si vous êtes adeptes de randonnées, et de bonnes tables. >>>Voici quatre adresses incontournables où aller en priorité.<<<

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Les Platanes

IMG_4035En ce samedi d’avril, la Plaine-des-Palmistes ruissèle sous une pluie régulière précédant la descente du brouillard. Cela n’a pas découragé les bazardiers de bord de route, du plus gros désormais accroché aux lacets boisés, et qui ne manque pas de verbe, à la petite dame sous les platanes, à l’orée du village, pas fâchée par la météo : « navé besoin ! ».

C’est justement « dans » un platane que nous nous retrouvons aujourd’hui, non pas bien sûr pour le baiser funèbre de la tôle froissée sur l’un des solides pieds d’bois, que semblent rechercher quelques abrutis trompe-la-mort écraseurs de champignon, comme on en croise dans le coin, mais pour un déjeuner copieux, puisque le platane en question est aussi le restaurant « Chez Jean-Paul ». La salle est bien (trop ?) remplie par les tables, et peut accueillir plus d’une centaine de convives. La déco, assez vieillotte, mériterait un bon rafraîchissement. Les nappes en tissu, vertes, sont recouvertes d’une autre en papier, pour éviter le passage à la blanchisserie sans doute.

L’accueil est souriant. Nous nous posons à une table et la carte débarque aussitôt. Pas de plats du jour, tout est là. Des fritures en guise d’entrée, avec la traditionnelle assiette créole de nems, samoussas, bouchons, bonbons piment ou beignets de crevettes, ou bien tout cela séparément. Cela manque singulièrement de verdure et de crudités. Treize plats de résistance très classiques sont affichés à la page suivante, dont une entrecôte et du canard à la vanille. Ici, c’est vive les sentiers plus que battus.

De menus biscuits salés accompagnent les boissons. Un punch coco plus tard, nous voyons arriver notre commande : des minis nems et des bonbons-piment, suivis rapidement du canard et d’un cari crevettes.

IMG_4038Les entrées sont assez ordinaires mais relativement efficaces pour calmer la faim et faire attendre les plats suivants. Les petites nems sont croustillantes et ont le bon goût d’être présentées dans des feuilles de salade fraîche avec de la menthe. Les bonbons piment sont assez sages gustativement parlant. Pas plus de piment là-dedans que dans la plupart de leurs congénères qu’on trouve un peu partout ailleurs. Il est loin le temps où cet amuse-bouche méritait son nom.

IMG_4041Passons aux crevettes. Celles-ci sont offertes aux sens dans leur coques orangées. L’odeur seule réveille les papilles et les saveurs s’apprécient pleinement dans la mastication consciencieuse des enveloppes qui les concentrent. La chair est également bonne, mais propose une texture qui laisse en arrière bouche un côté sec. Ce n’est pas du premier choix, mais c’est correctement cuisiné, bien que nous aurions souhaité une sauce plus épaisse et plus homogène (quelques morceaux d’oignons dépassent comme des mèches rebelles d’une chevelure) et plus piquante aussi, en sus de la sauce piment vert servie en accompagnement.

IMG_4040Le canard, pour sa part, est bon. Même s’il n’a pas été occis la veille dans quelque basse-cour où il fut nourri aux herbes et à l’eau sale, comme avant. La chair très cuite du volatile s’effiloche quelque peu, mais le cari est assez engageant tout de même, proposant une belle couleur et le parfum doux d’une vanille bien élevée, qui reste à sa place, sans être ni trop timide, ni trop expansive. La mâche est gourmande, mais elle l’eût été davantage avec une sauce plus épaisse, là encore. Le sel est convenablement dosé, jouant son rôle d’exhausteur de goût à la perfection. 

Les grains rouges sont bien cuits, et assez crémeux. Le riz grain long type basmati est bon, mais nous l’avons assez écrit : il n’absorbe pas assez les sauces, comme le font ses cousins aux grains plus dodus, et donne des sensations en bouche moins pleines. La sauce piment vert accompagne magnifiquement les crevettes et le canard avec un beau combava ensoleillé.

IMG_4046La carte des desserts est fournie. Un fromage des plaines, délicieusement accompagné d’une gelée de goyavier, vient clore le repas. Le mariage de ces deux produits du terroir local a toujours été d’une efficacité redoutable.

65 euros et des poussières, pour deux personnes, c’est la note que nous réglons pour ce repas, cafés compris, soit un peu plus de trente-deux euros par tête. Le rapport qualité prix est perfectible.

«Les Platanes» sont une institution à la Plaine-des-Palmistes. L’on y goûte une cuisine locale assez bien faite, même s’il manque tout de même un je ne sais quoi pour la faire briller. Peut-être un peu moins de routine, plus de punch au niveau des saveurs, un peu plus de variété dans les plats de la carte, notamment concernant la présence de légumes, si les sentiers de l’originalité paraissent encore trop glissants. A trop vouloir s’appuyer sur des valeurs sûres, on fait parfois naître l’ennui. Les tarifs sont un peu élevés pour cette carte trop classique, par ailleurs assez raccord avec un cadre vieillissant, pour ne pas dire kitsch. Cela dit, certains recherchent ce genre d’ambiance, même si elle commence à sentir la naphtaline. Mais quand on a fait le tour, souhaite-t-on revenir ? La question se pose. Le niveau est en tout cas assez bon pour que nous octroyons aux Platanes une juste fourchette en argent. Attention à l’assoupissement. 

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Pour résumer. 
Accueil : très bien • Cadre : moyen • Présentation des plats : aucune
• Service : très bien • Qualité des plats : bons • Rapport qualité-prix : perfectibleImpression globale : bonne table

Fourchette en argent

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Chez Jo

Cinq ans et six mois ont passé depuis notre dernière visite chez Jo. Beaucoup d’eau a coulé sous bien des ponts depuis la fourchette en argent que cet établissement avait obtenu.

En effet, la concurrence est aujourd’hui beaucoup plus présente. L’on compte au moins deux autres snacks et restaurants à proximité quasi-immédiate. L’affluence du dimanche témoigne du succès de Manapany en dépit d’un laisser-aller patent : parking « la poussière », rue envahie de mauvaises herbes, aucun kiosque le long de la petite baie, route d’accès cabossée. Le coin charmant ressemble à un joyau abandonné. Depuis cinq ans, nous avons toujours gardé un oeil sur ce restaurant créole de Manapany, en y allant nous-mêmes ou en recueillant les informations de nos indics. Nous décidons de remettre la fourchette à jour.

La salle, exigüe, a vu sa capacité doublée au moyen d’une structure légère placée à l’extérieur du bâtiment, presque sous l’énorme « Ficus Elastica », où il ne faut compter que sur la brise pour vous rafraîchir. Si vous désirez déjeuner au frais, il est prudent de réserver. L’intérieur est typique, et les baies vitrées permettent de profiter de la vue sur la baie et le bassin de baignade en contre-bas. L’espace est optimisé pour y faire tenir un maximum de convives.

La carte est complète, sans être pléthorique (elle). Quatre salades en entrées ; six plats créoles : cari poulet palmiste, boucané choux de vacoa, rougail saucisses fumées, cuisse de canard à la vanille, cari de porc palmiste et cari zourite ; quatre grillades dont une fricassée de poulet à la crème, avec possibilité de palmiste frais en accompagnement pour 10 euros de plus. En sus, cinq suggestions du chef au menu du jour, dont un cari de pied de porc, des camerons sautés à l’ail et un filet de légine poêlé.

Nous commandons un poulet palmiste, le cari la patte et le rougail saucisses, plus le « van créole » en guise d’amuse bouche. C’est parti.

IMG_3688Les nems, samoussas et bonbons piments, servis avec une sauce chinoise sont bons. Pimentés juste ce qu’il faut, ils jouent pleinement leur rôle pour le réveil des papilles. 

IMG_3693Le cari de poulet joue dans la cour des grands. C’est du poulet péi, si l’on en croit les petits présentoirs le certifiant, en tout cas la viande est assez ferme, et très gouteuse. Celle-ci est accompagnée d’une sauce assez épaisse et parfumée, avec des atours frits, qui affiche un curcuma élégant (la Plaine-des-Grègues n’est pas loin) sur un roussi d’épices réussi. Le palmiste imbibé de cette sauce, et coupé assez gros, autorise des sensations pleines et gourmandes, d’autant qu’il est fondant. Il se déguste les yeux fermés.

Le rougail saucisses est également très bon. Belle sauce tomate aux accents relevés par le fumé (et le fumet) des saucisses, copine comme cochon avec les haricots blancs en crème, très veloutés. Les saucisses sont sèches, et moulues finement, mais gardent une mâche intéressante bien qu’assez ferme. Un plat qui se déguste les narines ouvertes.

IMG_3697Le cari « la patte » arbore la couleur de cuivre patiné tout à fait réglementaire. Le service a veillé à un bon équilibre dans les proportions d’os et de viande. Il dégage un fumet teinté qui trahit une petite attache au fond de marmite qui concentre les sucs. En bouche, la viande se laisse faire, et les bouts de peau onctueux, sous la dent, font grimper le plaisir. Ce n’est point du cochon brut de décoffrage, grossier et fort en gueule, non c’est du cochon noble ça, madame, savoureux, délicat, qui boit sa sauce précieusement, le petit doigt en l’airs.

Les accompagnements sont également très bons. Nous nous délectons du riz bien choisi, et du rougail bringelles, même si ce dernier manque un peu de poigne, tant au niveau des saveurs que de celui du piment. Deux mousses au chocolat plus tard nous réglons une addition de 108 euros pour quatre plats, une entrée, quatre boissons et deux desserts, soit 27 euros par personne. Le rapport qualité prix est très bon.

Chez Jo n’a pas besoin d’une bonne note pour prouver sa valeur. Nous l’avons d’ailleurs assez dit : nous n’avons pas la prétention de dicter aux lecteurs leur choix de restaurant. En général, quand une cuisine est bonne, la salle est pleine. Une salle vide pose question, et à notre niveau nous ne faisons que constater. Chez Jo, c’est plein. Tout à fait normal : de la cuisine sortent des plats locaux fort bien exécutés, nonobstant une propension légère à faire parler le sel. La variété et les saveurs signalent l’utilisation de produits frais, dont le riche terroir de Saint-Joseph et des alentours est pourvu. Le service reste souriant et aimable, même en plein coup de feu, et se démène pour satisfaire tout le monde, même si on note ici et là quelques attentes. Evidemment, l’on souhaiterait un peu plus de confort, mais pousser les murs ne doit pas être simple. Le caractère typique des lieux doit de toute façon être préservé. C’est ce qui fait son charme. Nous sommes repartis repus et contents, comme la plupart des autres convives de ce dimanche, semble-t-il. La qualité maintenue malgré les années qui passent est la conséquence logique de la passion du patron et de son équipe dans l’exercice de leur métier.

Après une année 2018 sans la note maximale, nous décernons au restaurant « Chez Jo » la première fourchette d’or de 2019.

Rappel

Notre fourchette d’or récompense les restaurants nous ayant proposé un repas qui approche d’assez près la qualité authentique des bons plats concoctés à la maison par les anciens ou par des cordons bleus qui ont hérité leur savoir empirique de leurs anciens. A l’instar de toutes les autres notes, elle ne prétend pas être une vérité absolue et définitive au sujet de la qualité d’un restaurant. Elle ne récompense pas non plus le « restaurant de l’année », même si un seul restaurant obtient cette note durant l’année. La fourchette d’or est donc par nature versatile.
Si la qualité du service compte assez peu dans l’obtention des autres notes (ce qui est un parti pris), elle devient essentielle dans l’attribution de la fourchette d’or. Autrement dit, en cas de forte hésitation entre la fourchette en argent avec recommandation (la deuxième meilleure note) et la fourchette d’or, la qualité du service peut contribuer à faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Notez que la propreté des lieux est également importante, mais si celle-ci ne nous paraît pas satisfaisante, nous ne prenons même pas la peine de rester manger.

Donc oui, nous pouvons attribuer une fourchette d’or à un snack à barquettes, si, ce jour là, la barquette nous a rappelé la qualité des plats d’autrefois. Le décor, le luxe et le confort n’ont jamais été les signes extérieurs obligatoires d’une bonne cuisine. Certains ne l’ont toujours pas compris. L’inverse est aussi vrai : ce n’est pas parce qu’un établissement est « roots » qu’on y mange forcément très bien.

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Pour résumer. 
Accueil : bien • Cadre : bien • Présentation des plats : moyen
• Service : très bien • Qualité des plats : très bons • Rapport qualité-prix : très bonImpression globale : très bonne table

Fourchette en or

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Le Champ Borne

IMG_3495Champ-Borne, 11H30. Sur la grande ligne droite qui longe la mer, après le Colosse, avant la mairie annexe, le restaurant du même nom a ouvert ses portes. Avant de mettre les pieds sous la table, petite visite à l’étal d’une marchande de fruits un peu plus loin, sous les pinpins. Quelques dernières mangues carotte, des citrons, des petits ananas, des gros longanis et des mangoustans, fruit rare vendu au tarif éhonté de 6 euros pièce. Mais qu’attend-on pour développer un peu la culture de ce fruit délicieux aux vertus médicinales ?

Du côté du restaurant, des clients sont arrivés. Nous prenons une table côté terrasse vitrée. Mauvais choix. Les baies ont beau être grandes ouvertes, il y fait une chaleur à cuire des crevettes au bain marie. Pas de ventilateur pour soulager le client. Seule la salle à l’intérieur est climatisée, mais plus sombre et sans autre vue que les murs.

La carte propose des plats créoles classiques au nombre de douze, avec quelques originalités comme la pintade aux olives et la carangue massalé. Quasi autant pour les entrées, froides et chaudes confondues. Les grillades et plats chinois sont aussi de la partie, plus cinq plats dits « gastronomiques » comme le magret de canard aux letchis, des escalopes de poulets aux champignons de Paris ou des entrecôtes. On ne voit pas bien ce qu’il y a de gastronomique là-dedans. Les tarifs peut-être, entre 18 et 20 eu-ros, auquel cas leur rougail morue est aussi un plat gastronomique. Bref, pas moins de quarante-deux plats sont à la carte. La chambre froide est bien pleine, et le coq que nous commandons n’est certainement pas un coq péi.

IMG_3497Une bonne mousse vient tenter d’abaisser la température. Elle est suivie d’une salade de chou de coco, avec vinaigrette à part, qui permet un assaisonnement personnalisé. Présenté en  julienne, le chou offre une belle mâche agréable. Même si la saveur est molle du genou, elle reste correcte. Des morceaux plus gros auraient aidé.  Toutefois, nous détectons comme une réminiscence fugace d’odeur de vieux.

IMG_3505Un civet de coq pointe le bec. Il est «rouge». Pas écarlate évidemment, mais nous n’avons pas affaire ici au civet aux couleurs sombres. La viande est entourée d’une sauce épaisse, sont la dégustation révèle soit une prééminence de l’oignon, soit l’utilisation de tomate en boite, par un côté légèrement doux, en finale de l’acidité parfumée du vin. Quel vin ? Nous ne sommes pas devins. Mais ce dernier se voit parfaitement équilibré par les épices, dont un poivre revendicatif et un girofle chantant. 

Le coq lui-même ne chante plus. Il est même muet. La viande est sèche comme une gouvernante acariâtre, et à peu près aussi frigide. Heureusement que la sauce vient la sauver, pour donner au plat des saveurs assez vives.

Les saucisses aux bringelles, prises en barquette, au même tarif que sur place (16 euros) notez-le, sont assez passables. « Des saucisses de Vayaboury, les meilleures » commente l’homme qui nous sert. Oui, pas mauvaises saucisses, un peu grasses quand même. De là à dire que ce sont les meilleures, c’est largement exagéré. Les bringelles sont odorantes et assez goûteuses, mais très salées.

Les accompagnements sont plutôt bons. Excellent rougail tomate cotomili ; le citron et la pâte de piment vert font le job. La sauce des lentilles est plus claire qu’on ne l’aurait souhaité, mais ces dernières sont parfumées. Le riz grain long, bien que parfaitement cuit, n’est pas assez absorbant. En bouche les grains s’éparpillent comme des volailles chassées par le coq (qui chante encore), amenuisant les sensations.

Une glace artisanale, vanille et goyavier, vient clore agréablement ce repas en demi-teinte. Nous réglons une note de 55,50 euros tout compris. Le rapport qualité-prix est mauvais.

Ceux qui prétendent que la critique est facile se trompent lourdement. Elle est facile quand elle est gratuite, et faite dans le but de nuire. Mais quand on passe un tel repas au peigne fin, il est très difficile de juger. Si l’on s’en tient à la qualité gustative pure, les plats sont mangeables mais donnent quand même l’impression que la quantité et privilégiée par rapport à la qualité.  Le Champ-Borne est de ces restaurants qui persistent à proposer des cartes à rallonge, et des plats cuisinés avec des produits standards, voire bas de gamme. Les tarifs, eux, sont ceux des restaurants qui cuisinent des produits frais, de saison, et de qualité, avec une carte resserrée, qui change tous les jours. Alors que paye-t-on au juste ? Les serviettes en tissu ? Il y a un souci quelque part. Le service est aimable et plutôt de bonne volonté. Toutefois, si montrer au client un échantillon de desserts disponibles est une bonne initiative, c’est encore mieux de lui installer son assiette et son couvert avant, et pas après. Gros bémol sur la température. Quand on a une terrasse fermée, on la climatise, tant qu’à faire. Ce qui permettrait de fermer les baies et réduire le bruit des véhicules sur la départementale contigüe, par la même occasion.

Le repas que nous avons fait ce jour vaut un peu plus qu’une fourchette en inox, mais moins qu’une fourchette en argent. Ce sera donc l’inox, pour un rapport qualité prix perfectible et une cuisine sans passion. Il faudrait faire mieux.

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Finox

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Pour résumer. Accueil : bien • Cadre : moyen • Présentation des plats : moyen
• Service : bien • Qualité des plats : moyen
• Rapport qualité-prix : mauvais. 
Impression globale : moyen

Fourchette en inox

Michelin or not Michelin ?

IMG_1877Et c’est les yeux rivés dans les orbites du crâne symbolique de tous les chefs réunionnais passés, diplômés ou non, avec et sans toque, connus et anonymes, qui ont marqué de leur empreinte la gastronomie traditionnelle réunionnaise, comme des milliers de fourmis construisant leur nid, que je me demande si l’arrivée du guide Michelin chez nous serait une bonne chose ou non.

La gastronomie métropolitaine, classique ou originale, enrichie des produits locaux ou pas, y gagnerait certainement. Mais nos caris, rougails, achard, sautés, amuses-bouches, bouillons brèdes, desserts… ? Qu’auraient-il a y gagner ? Pas grand chose si les enquêteurs ne s’y intéressent pas. Et comment pourraient-ils s’y intéresser s’ils n’ont aucun élément de comparaison pour juger de la qualité d’un rougail saucisse ou d’un massalé cabri ? Encore faudrait-il qu’ils aient dégusté ces plats préparés dans le respect de la tradition avec de bons produits.

Je n’imagine en tout cas pas l’avenir de nos plats traditionnels dans ces restaurants un peu chics, vaguement bourgeois-vintage, qui avaient pignon sur rue jusque dans les années 80-90, avant l’arrivée de la mal-bouffe, et qui aujourd’hui transpirent la ringardise. Certains de ceux-là survivent encore. Sous des dehors qui se veulent classes, l’âme de la cuisine réunionnaise y a été prostituée, standardisée, mise au diapason des goûts communs formatés par l’industrie alimentaire.

Il faut chercher pour retrouver les caris vrais, et les vrais caris, aux épices roussies jusqu’à en être confites, aux effluves puissantes et délicates tout à la fois des massalés des familles, des caris qu’accompagnent des brèdes variées, et cuites comme il sied chacune à leur manière ; des rougails qui n’ont pas honte, ni peur, de leur piments imprégnés de saveur tout autant que de force ; et d’un riz dodu, bombé, qui offre une mâche enjouée de grains tout colorés qu’ils sont des fonds de sauce parfois si réduite qu’elle recouvre les morceaux de viande comme d’une seconde peau.

IMG_1875J’imagine l’avenir de notre si riche gastronomie traditionnelle d’abord transformée dans des dressages élaborés comme les assiettes des grands chefs étoilés. Je l’imagine ensuite transcendée par les apports nouveaux, mais subtils et cohérents, propres à faire évoluer doucement les recettes sans les dénaturer.

C’est une image qu’il me plaît d’utiliser : la cuisine réunionnaise est comme un arbre, grand et beau. Pour qu’il grandisse encore et devienne encore plus beau, il lui faut garder de belles et profondes racines en pleine santé. Car l’ouragan de la bouffe industrielle a fait déjà des dégâts. Il faut y résister, à tout prix. Pour que l’on puisse admirer un jour l’arbre de loin, même de très loin, il est indispensable de veiller sur ses racines, et veiller sur ses racines ne veut pas dire oublier de le faire pousser plus haut. Bien au contraire.

Un jour viendra, je le souhaite, où le Guide Michelin acclamera les chefs de cette nouvelle cuisine réunionnaise moderne, et qui ne renie pas ses racines, au lieu de faire la fine bouche et de calculer s’il serait financièrement intéressant de récompenser les tables de La Réunion.

 

 

Les critiques reprennent

Bien des projets sont dans les cartons pour cette année 2019. Ils auront des répercutions sur le blog, que j’espère pouvoir faire évoluer.

Les objectifs  :
• Toujours plus de qualité, et c’est loin d’être simple, surtout quand on n’est pas aidé,
• Rester objectif tout en étant à la fois intransigeant et humain… et ce n’est pas évident non plus,
• Publier davantage d’articles de découverte de La Réunion et de son terroir.

J’espère trouver une fourchette d’or en 2019. Si ce n’est pas le cas, en décembre, je revisiterai les trois meilleurs restaurants de l’année et décernerai la fourchette d’or à celui qui aura confirmé ma première impression, ou qui aura fait encore mieux.

Merci à celles et ceux qui me suivent et à vous aussi, lecteur occasionnel.

La Ferme du pommeau

Neuf heures pétantes. Nous fuyons le chef lieu. La chaleur nous tombe dessus comme la vérole sur le bas clergé. Elle nous suivra jusqu’aux premières pentes de la Plaine-des-palmistes, dans la grande ligne droite aux platanes, avant d’arriver à l’aire de la petite pyramide, après quoi un fond d’air frais venu des hauteurs nous soulage les glandes sudoripares.

Pour ouvrir cette nouvelle saison des critiques, nous avons hésité entre les restaurants Les Platanes et La Ferme du Pommeau, qui sont dans la même rue ou peu s’en faut. Tous les deux ont jadis obtenu une fourchette en argent, quoiqu’un peu plus terne pour «la Ferme». Cette dernière ayant été visitée en 2012, nous estimons qu’il est grand temps d’aller y mettre le nez, le palais et le reste, d’autant que l’affaire a été rachetée il y a deux ans.

Force est de constater que rien n’a vraiment changé, extérieurement tout du moins. Les mêmes bâtiments, dont le dernier rafraîchissement semble dater. La salle, d’une quarantaine de couverts, est toujours agréable, avec sa cheminée, son beau carrelage en nid d’abeille, les rhums arrangés colorés, et les tables bien mises où seules les serviettes en papier jurent un peu. Bien entendu cela doit faire des économies de lessive, mais ce ne sont pas les deux ou trois tables occupées ce midi qui rempliront la machine à laver…

Nous sommes accueillis avec le sourire par une dame très aimable et loquace. Elle nous met à l’aise et nous propose le menu du jour : salade de patate douce et gésier confit, salade de palmiste ou gratin de citrouille pour les entrées ; suprême de volaille sauce forestière, filet de daurade sauce basilic ou civet de porc façon créole pour les plats de résistance ; tatin aux pom-mes, mousse au chocolat et panna cotta vanille pour les desserts. Notre choix fait, un vin blanc frais et quelques olives nous font patienter. Les entrées se pointent, nous tirons.

Le gratin de citrouille est un échantillon avachi. C’est minuscule. L’intérieur n’affiche pas l’orange syndical d’un gratin de citrouille militant. En bouche, il faut bien chercher la saveur du « cucur-bitaceae », derrière le fromage autoritaire et la béchamel épaisse, roulant du poivre et du sel pour faire les interessants. Sept euros, «ça».

img_2173La salade de patate douce est aux antipodes de ce à quoi nous nous attendions. Nous nous attendions à une mousseline, légère et parfumée de muscade, posée sur une base de juliennes de patates croustillantes, surmontée des gésiers confits coupés menus et revenus à la poêle avec un filet de sirop de gingembre et une pointe poivrée, qu’une autre épaisseur de mousse de patate vient chapeauter. Au moins.

Là, non. Nous avons droit à un palet de hockey sur glace, compact. La patate douce bouillie est mélangée à du persil et des tranches de gros piments sans goût ni force, avec des morceaux de gésier fades ici et là. Kréol i apèl ça « comblage ». Ni fait, ni à faire. Les plats de résistance suivent très vite. Ce n’est guère mieux.

img_2180Le civet de porc « façon créole » est une ode tonitruante au girofle. Ce n’est plus un civet, c’est un pansement dentaire. La viande est bien cuite, et assez tendre, pour peu que l’on tombe sur des morceaux pas trop épais. Les autres donnent dans la texture sèche et filandreuse, que le sel dosé au godet de tractopelle se propose de faire passer. Quant à l’aspect, c’est jeté comme le contenu d’une boite de viande pour toutous, la gélatine en moins. Pour accompagner cette chose, des lentilles en conserve et un rougail de sel parfumé au piment.

img_2181Le filet de dorade est le dernier. Nous le savons car une tablée fraîchement débarquée en commande une, et se voit proposer des crevettes à la place. Peut-être sont elles plus joviales que ce pauvre filet trop cuit qu’une médiocre sauce au basilic vient envelopper comme une loque. Dommage car le poiscaille avait du potentiel. A côté : des légumes bouillis, dont des haricots verts qui sentent le vinaigre et la « mok en tôle ». Plus des pommes sautées molles qui ont tout de même la décence d’être correctement parfumées d’ail et de persil. Un plat d’hôpital.

Nous évitons les desserts. L’addition se monte à 51 euros pour deux personnes, sans compter les boissons et le menu enfant. Soit plus de 25 euros par tête de yab.
Le rapport qualité prix est scandaleux.

Nous repartons vers la fournaise des bas quelque peu désappointés, pour utiliser un euphémisme. Ce n’est pas aujourd’hui que nous aurons bien mangé à la Plaine des palmistes, dont la plupart des restaurants nous ont déçu par le passé, exception faite des Platanes et peut-être du Relais des plaines, sans oublier une Feuille songe hélas disparue.

A la Ferme du Pommeau, la cuisine est clairement bâclée. Est-ce mieux les week-ends, quand il y a davantage de monde ? Aujourd’hui nous avons été servis de plats grossiers, sans finesse, sans dressage, qui ont des relents de cantine bon marché. C’est dommage de proposer ça dans un cadre campagnard, avec cette salle chaleureuse qui invite à la détente. Rien à dire sur l’accueil et le service, efficace et sympathique (à pondérer compte tenu du fait que la clientèle était rare ce midi). Il manque peut-être un vrai chef ou, au moins, un peu plus de créativité et sans doute de motivation en cuisine. Rien d’autre à ajouter, sinon de décocher à la Ferme du Pommeau une pauvre fourchette en plastique. 

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Fplast

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Pour résumer. Accueil : très bien • Cadre : bien • Présentation des plats : nulle
• Service : très bien • Qualité des plats : mauvais
• Rapport qualité-prix : mauvais
Impression globale : très décevant

Fourchette en plastique

Le Ti Mahi Mahi

IMG_0971Aujourd’hui, je suis descendu au Ti Mahi Mahi, à Saint-Gilles-les-Bains. Un restaurant recommandé par plusieurs amis. Je débarque à 11h30, et on m’accueille avec un large sourire. Il fait une chaleur à griller sur place, et j’ai déjà dû perdre dix litres d’eau.
Les lieux sont très « vacances balnéaires », chaises et tables en bois, parasol, etc… on me place à une table en me précisant qu’il faudrait partir à 13h30, pour cause de réservation, ce qui me laisse largement le temps de déjeuner. Je découvre que la carte bleue n’est pas acceptée. Y’a encore des restaurants à Saint-Gilles… pas Mafate, Saint-Gilles… qui n’acceptent pas les cartes bleues. Qu’à cela ne tienne on m’invite à aller au distributeur du Crédit Agricole « à côté »… même en passant par la passerelle du marché, c’est en ville quand même, et le restaurant est sur la rue du port… bon… allez, c’est parti pour une petite marche supplémentaire sous le soleil exactement, « pouakant ».

IMG_0954Je reviens, et le petit « beurre » de poisson aux fines herbes m’attend toujours à côté des tranches de pain. Il fait bougrement chaud. Heureusement, une brise légère vient me faire la bise…

Plats chaud et plats froids, spécialité poisson du jour. De l’ultra frais, semble-t-il, puisqu’on précise sur la carte que s’il n’y a pas de pêche, le restaurant est fermé. Carrément.

IMG_0961Aujourd’hui donc le thon alcacore est au programme. Plusieurs formules de tartare sont disponibles, assaisonnés avec des produits locaux : ananas, cotomili… je choisi le tartare à la tomate cerise – basilic. La portion est correcte, accompagnée d’un « riz vert » et d’une salade.

Le riz rappelle furieusement du taboulé, un peu en texture et davantage en goût. De la menthe fraîche donne du répondant aux oignons verts. La salade est correcte, même si je n’apprécie pas trop la sauce et son vinaigre velléitaire, du balsamique, ou si ce n’est lui c’est donc son frère. La salade verte est un poil fatiguée.

IMG_0960Le tartare est excellent. C’est frais, éclatant en bouche comme au nez, gourmand avec des morceaux coupés assez gros qui proposent une jolie mâche emprunte des saveurs marines de bon thon. Les tomates cerises et leur acidité parfumée font un beau couple avec le riant basilic, qui domestique le côté un peu sauvage du thon.

IMG_0966Un café liégeois met un point final heureux au repas. J’ai décliné la panacotta maison praliné qui menaçait d’être trop sucrée à mon goût.

Addition : 27 euros pour une mousse, un plat, un dessert et un café. Et le sourire de la patronne en prime. Qui a dit que Saint-Gilles était cher ?

Chez Lucay

IMG_0638Aujourd’hui nous sommes à Cilaos, assis là-haut à la table de Chez Lucay, dans les murs du centre artisanal faisant face à un autre restaurant testé en 2015, le Petit Randonneur. Très belle salle à la décoration sobre et gaie, que jouxte une non moins belle terrasse pour les midis chauds du cirque. Nous débarquons dès l’ouverture, comme à notre habitude, accueillis aimablement et installés aussi sec.

IMG_0630Au menu du jour : joue de bœuf braisée au vin, travers de porc sauce aigre doux, blanquette de poissons (espadon, moule, thon, saint-Jacques, crevettes, saumon) qui eût pu s’appeler plus justement « blanquette de poissons et fruits de mer », carry d’ailes de dinde, lapin à la crème aux poivres, carry bichiques (des bichiques déor, vu le prix), porc pommes de terre et un pied de porc au vin de cilaos. Ce dernier fera notre affaire. La carte, riche, fait dans le classique et les plats autour des lentilles mariées à multiples cochonnailles. Nous ne sommes donc clairement plus dans un « petit » établissement, et la variété des plats proposés montre une volonté de ratisser large, tout en maintenant un certain côté qualitatif.
Nous optons pour la patte cochon au vin de cilaos, intelligemment non estampillé « civet », car il s’agit bien là du breuvage traditionnel, sucré, issu du cépage Isabelle. Et nous sommes curieux de voir ce que cela peut donner.

IMG_0631En préambule, nous prenons un classique boudin-achard de légumes. Celui-ci est servi rapidement, trop sans doute. Car il est encore froid.
L’assiette est pleine, et c’est peu dire pour une entrée. Pour terminer ça, sachant ce qui vient derrière, vaut mieux débarquer pedibus cum jambis direct du Piton des Neiges avec une « dalle » à engloutir un cochon entier.
Le achard de légumes est déplorablement coupé au robot. C’est sans doute une nécessité pratique, mais l’aspect visuel en pâtit. L’on eût préféré une quantité moindre, mais taillé comme il faut, en julienne, comme chez gramoun. Le côté froid n’est pas forcément dérangeant, si l’on attend un peu, et en bouche, le curcuma ne fait pas dans la dentelle. Hélas, point de piquant à l’horizon pour des sensations vives, hormis des atours poivrés. Heureusement, c’est croquant.
Le boudin, quant à lui, donne dans la texture équilibrée, pas trop pâteuse, pas trop molle. Ici et là, des morceaux d’oignons vert garnissent la farce. Au goût, le boudin s’avère sage, et même timide.
L’entrée est plutôt correcte dans l’ensemble, sans casser des briques.

IMG_0632Le pied de porc au vin de Cilaos est ce genre de plats qui n’est pas spécialement recommandé aux mauviettes, aux étiques de régime, aux traumatisés de la bonne chair réfugiés dans le véganisme de circonstance.
C’est du lourd. Certes, la patte cochon n’est, en soi, pas le genre de cari qu’on déguste avec l’espoir d’affronter l’après-midi sans une once de somnolence digestive, mais ainsi marié au vin de Cilaos, cela devient une ode pantagruélique de la bouffetance, façon gibier, à Bacchus lui même.
Car, oui, messieurs-dames, le plat qui nous est servi n’est pas moins rempli que le défunt achard.
Même si l’on inclut la présence des os. Les morceaux qui baignent dans une sauce passablement huileuse, suintent de reflets marrons et orange foncés, avec leur peau tirant sur le noir.
En bouche, le gras fait bande à part, et la viande rougie, archi-cuite, s’effile sous la dent. La saveur franche et musquée laisse des réminiscences sucrées trahissant les origines du vin, mais pas seulement, car en fermant les yeux, elle rappelle furieusement la charge gustative épicée d’un civet de tangue phénoménal, gras compris.
Nous ne finissons pas le plat.

IMG_0635Le riz est bon, bien cuit, bien buvant. Les lentilles sont assez décevantes. Nous avons connu des lentilles de Cilaos plus goûteuses et plus en crème que celles-ci. Renseignements pris auprès d’agriculteurs du cirque, la culture souffrirait d’une baisse de qualité consécutive à un appauvrissement des sols pour cause de surexploitation. Une information qu’il convient de creuser.
Le rougail tomates, pour finir, est parfaitement inintéressant. C’est fade.

Une boule de glace à la vanille clôt ce riche repas de sa douceur glacée.

Addition : 29 euros, entrée, plat et dessert, le prix de la formule. Le rapport qualité prix est correct.

Ne tournons pas autour du pot de lentilles, le restaurant Chez Lucay est une bonne table. Pour apprécier le genre de repas que nous avons dégusté aujourd’hui, il faut avoir du répondant stomacal, mais tous les plats sont différents, bien que sans doute servis avec la même générosité, qui confine au gaspillage pour ce qui concerne notre entrée. Le service est efficace et souriant. Le cuisine est variée. Tout cela mérite rien de moins qu’une jolie fourchette en argent.

 

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Farg2
Pour résumer. 
Accueil : bien • Cadre : bien • Présentation des plats : aucune
• Service : très bien • Qualité des plats : bons • Rapport qualité-prix : bonImpression globale : bonne table

Fourchette en argent

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