Le riz réunionnais a-t-il de l’avenir ?

Saint-Paul, quelque part entre les hauts des champs et les bas des bois. De la route étroite qui sillonne cette belle campagne de l’Ouest, on aperçoit des filets bleus, tranchant sur le vert environnant. En dessous, un chapeau la paille. Nicolas Florence prend la pose, en même temps qu’une pause, pour nous entretenir des évolutions du vaste projet de réintroduire la culture du riz à La Réunion, et sur lequel son association, dont il est maintenant salarié, travaille depuis plus d’un an. Et mercredi, il récolte !

[Photos Stephan Laï-Yu. Reproduction interdite]


Depuis les premiers essais à la Tour des Roches, dans le jardin de Paulo, le besogneux Nicolas a bien avancé. Les tentatives effectuées avec du riz à haut rendement provenant de Madagascar n’ayant pas donné entière satisfaction au jeune agriculteur, il s’est tourné vers la semence “historique” , le Dourado Précoce, importé sur l’île en 1983 pour une tentative de réintroduction qui n’a pas fait long feu. Le Dourado ne s’en est pas moins bien adapté au terroir local.

La culture du riz a ses propres règles, ses spécificités, sa technicité, explique Nicolas, titulaire d’un Brevet Professionnel de Responsable d’Entreprise Agricole, on ne plante pas du riz comme on plante des carottes ou des salades. Ce qui a fait défaut à cette époque, c’est la formation, l’encadrement.” Pour autant, quelques agriculteurs ont gardé des semences, comme Alain Maillot à Palmiste Rouge,avec qui Nicolas entretient des relations professionnelles suivies.
Partant de ce constat, impossible pour Riz Réunion de commettre les mêmes erreurs.
Nous sommes ici sur une parcelle de 3000 m2 destinée essentiellement à fournir la semence aux 65 agriculteurs qui nous ont contactés”, explique le jeune homme en tendant les bras vers ses pieds de riz. “Une petite partie sera consommée, il faut bien qu’on y goûte” lâche-t-il en souriant.

65 agriculteurs prêts à s’embarquer dans cette aventure soutenue par le Département, la Chambre d’agriculture et le TCO, à la grande joie de notre porteur de projet. Sur les conseils avisés du CIRAD, 15 candidats tout autour de l’île ont été sélectionnés pour la prochaine étape : déterminer la saisonnalité du riz selon les lieux, en basse, moyenne et haute altitude, afin de pouvoir conseiller les agriculteurs le plus précisemment possible.
Car la réintroduction du riz à La Réunion, en plus de combler un oubli d’ordre culturel et presque civilisationnel, doit pour perdurer avoir une cohérence et une assise économique. “Les agriculteurs doivent pouvoir gagner leur ti 4 sous là-dedans. Il ne faut pas les décevoir, un agriculteur déçu, ne plante plus.” justifie Nicolas.

Les pieds dans l’eau : une technicité d’abord.
Le riz n’est pas une plante aquatique. Certaine variétés supportent le manque d’oxygène d’autre non. Celles qui le supportent peuvent être plantées dans l’eau, ce qui les mets à l’abri de la pousse de mauvaises herbes. C’est une technique culturale qui permet de réduire la main-d’œuvre et donc les coûts.

Le riz planté par l’association est du riz pluvial, qui pousse donc dans la terre.

Chaque agriculteur va planter 1m2 de riz par mois, en comptant les interpieds de 25 cm, ils auront 20 m2 au bout de 12 mois. En ajoutant les trois mois et demi de culture, on aura à l’issue une cartographie paysanne de la saisonnalité du riz qui permettra de savoir à quel moment la production est la plus importante, secteur par secteur.” détaille-t-il avec ferveur. Puis viendra le moment crucial de déterminer la marge brute, essentielle pour la formation du prix de vente. “La recherche de la maîtrise des coûts est très importante” insiste Nicolas, qui ne peut pas pour le moment s’avancer sur un prix de vente au kilo.

Le riz réunionnais pourra ensuite être distribué via divers canaux, ceux des agriculteurs eux-mêmes bien entendu, ce qui comprend notamment les restaurants, mais aussi les marchés forains, cœurs battants de la production agricole de La Réunion que Nicolas Florence affectionne tout particulièrement. Si ce dernier se fait parfois lyrique en imaginant l’avenir du riz péi, il garde les pieds sur terre, et ne veut surtout pas aller trop vite en besogne pour maîtriser parfaitement son sujet.

Oiseaux ennemis

Les anciens étaient parvenus à un rendement de 4 tonnes à l’hectare, c’est énorme, raconte-t-il, mais nous n’utilisons pas de produits chimiques, donc automatiquement le rendement sera inférieur. Malgré cela on espère une bonne récolte. Nous sommes restés sur des normes internationales “basses” avec 17 kilos de semences sur les 3000 m2, soit 60 kg pour un hectare, en ligne droite. Nous avons encore une marge de manœuvre de 30 kg pour augmenter le rendement.
Il semblerait que la campagne saint-pauloise, en tout cas, lui soit favorable. Ainsi un parasite de la canne, appelé “Fourreur de souche”, est venu attaquer quelques pieds avant que les papillons, dont il est issu, soient repoussés par une armée de nos bonnes vieilles “bibs” des champs venues s’installer sous les filets protecteurs, formant de leur toile un second filet, naturel celui-ci.

Nicolas a également pu repousser une attaque de pucerons avec du savon noir.Le principal ennemi du riz sont les oiseaux, surtout le Cardinal et le Bélier, c’est pour cela que les filets sont indispensables. J’ai passé des nuits blanches pour trouver comment installer un système de filet écologique, économique et facile à mettre en place.” raconte-t-il. Il finit par sélectionner deux types de filets professionnels, les bleus pour les surfaces de 256m2 et les noirs de 730 m2 pour les terrains plus grands”, deux formats qui permettent aux agriculteurs d’adapter leur culture de riz à la configuration de leur terrain.

Si la plupart des obstacles ont été jusqu’ici franchis, beaucoup de travail reste à faire pour atteindre un plateau de production rentable, sans même penser à l’autonomie alimentaire. “La Réunion importe près de 43 000 tonnes de riz par an. Je ne dis pas que le Réunionnais pourra manger du riz péi tous les jours, mais je souhaite qu’il se l’approprie et qu’il en soit fier. »
L’association attend déjà avec impatience la blanchisseuse-décortiqueuse, outil indispensable pour transformer le riz et le rendre commercialisable. Un riz long et blanc comme l’aime le consommateur réunionnais, et qui aurait la capacité de gonfler pour un bon rendement de marmite, selon les dires d’anciens que Nicolas a consultés. “Des agriculteurs m’en ont fait goûter, sans que je le sache. Ils l’avaient nettoyé et décortiqué grossièrement, et portant je n’ai pas eu la sensation de manger du riz complet, c’est de bon augure.
De très bon augure en effet ! Nous repartons avec une pinte de riz. Il faudra s’armer de patience pour les décortiquer grain par grain, mais nous aurons le plaisir d’apprécier le vrai goût péi, oté ! Oui, le riz péi a de l’avenir, pour autant que les élus qui ont visité la parcelle de l’association Riz Réunion continuent à y croire, et à soutenir le projet, avec les agriculteurs partenaires. C’est avec un vif intérêt que nous continuerons pour notre part à suivre les progrès de Nicolas Florence.

Les écoles en raffolent
Sur un appel à projet de la DAAF, dans le cadre du “Programme national pour l’alimentation 2019-2023 : territoires en action”, l’Association Riz Réunion a pris son bâton de pèlerin pour visiter 50 écoles maternelles de l’île. Objectif : montrer aux enfants à quoi ressemble un pied de riz. Ceux-ci plantent les grains dans des petits pots de yaourt à ramener à la maison, et dans des pots plus gros à l’école. Ils peuvent ainsi suivre la croissance de la légumineuse et en observer toutes les étapes. L’intervention de Nicolas dure une heure, avec des petits pieds déjà hauts, sous les regards émerveillés des tout petits. L’opération fait tache d’huile : d’autres enseignants, y compris du primaire, sont demandeurs. “Demain on pourrait même adapter le contenu pour des collégiens ou des lycéens avec un côté plus scientifique et botanique détaillé.” affirme notre agriculteur qui sent un engouement certain pour son projet. L’on pense en premier lieu aux jeunes des lycées et organismes de formations en cuisine. C’est plutôt bien de connaître le produit qu’on met dans la marmite !