Le Ti Piment, fort, fort…

Bras-Panon, sur la grande ligne droite en direction de la Rivière des Roches, avant d’arriver à la charcuterie Marianne, qui a le boudin fier et la saucisse exquise, vous trouverez le Ti Piment.
Le restaurant est plus précisément sur la rue Roberto, parallèle à la traversante. Nous débarquons là presque à notre propre surprise, sur une envie soudaine. Notre dernière visite date de 2017, et la fourchette en argent était tombée, même s’il nous était resté comme une insatisfaction.

Le cadre est le même que dans notre souvenir : confortable, joli, avec son plancher de caillebottis, ses mûrs recouverts de pierres de décoration, ses plantes qui égayent le tout.
Nous arrivons de bonne heure. Il n’y a pas un chat. Une serveuse nous prend en charge. Nous nous posons dans un coin et le tableau du menu est posé avec nous.
Quelques viandes et poissons : magret de canard, entrecôtes, kangourou, côtes d’agneau, espadon. Les plats locaux sont majoritaires, et certains sortent des grands standards du genre, toujours au programme un peu partout, signe que le chef est bien éveillé à la tradition culinaire réunionnaise. Citons, par exemple, le rougail boudin, le poulet au curry et lait de coco, le cari de bœuf chouchous et la morue aux brèdes lastron.

Nous faisons une très légère entorse à nos habitudes chauvines pour goûter le plat aux couleurs indiennes : le poulet curry au lait de coco. En préambule, une salade de poisson moutarde et mayonnaise fera l’affaire. La salle se remplit peu à peu.
Le service est efficace et agréable, on devine le sourire malgré le masque. « Carafe ou bouteille ? » s’enquit la jeune femme à notre grand plaisir, tant il est rare dans les restaurants créoles qu’on propose de l’eau aux clients.

Une gazeuse citron plus tard, nous sautons sur la salade qui vient d’arriver.
Fraîche et croquante, feuille, l’es-tu ? Elle l’est, elles le sont toutes. Les tranches de patates sont encore chaudes, croquantes dehors, fondantes dedans. La betterave, avec son caractère bien terrien, kitabwèt, donne le « la » au poisson fort en goût, un peu musqué, de la dorade, elle-même arrangée à la moutarde à l’ancienne que la mayonnaise retient un peu pour ne pas qu’on se reçoive des claques. La chair affiche assez de résistance pour une mâche plaisante, ce qui incite tout ce petit monde à se manifester davantage encore. La salade est sifflée.

Le poulet suit. Nous nous rinçons les amygdales pour calmer le poiscaille. Place au curry, sapristi.
La vue, l’odeur, tout nous va pour l’instant. Nous notons tout de même que du persil est haché par-dessus, c’est bien, mais tant qu’à faire, le chef aurait pu pousser le bouchon jusqu’à y adjoindre des feuilles de cotomili odorantes, pour peu qu’il en disposât il va sans dire.

Chargeons. Mordant gourmand, façon Obélix dans son sanglier, sur un des morceaux de viande tout enrobé de lait de coco coloré. Ah ça glisse, c’est un délice, même sans cuisse. La viande n’a pas le sang bleu, palsambleu, mais elle se défend honorablement en s’offrant sans filasse ni sécheresse, ni paresse, comtesse. La sérénade du coco, doucereux, paré d’un curry délicat, nous monte au nez par vagues de plaisir. L’épaisseur de la sauce en rajoute une couche, plein la bouche. Oui décidément, il ne manque que le cotomoli. Le très frais et bien bon rougail tomate donne un petit « peps » fort et acidulé qui équilibre un peu le lait de coco entreprenant. Ajoutez à la fourchette un riz élégant et des vouèmes vivaces, tout en velouté subtil, et vous obtenez des bouchées magnifiques.

L’assiette est si généreuse que nous avons peine à finir. Refusant des desserts classiques mais non moins tentants, nous nous dirigeons vers la caisse, régler une note de 31 euros pour une boisson, une entrée, un plat, plus une barquette de rougail graton (très odorant aussi) pour le soir, et un café. Le rapport qualité prix est très bon. Certains devraient en prendre de la graine.

Le Chef Agathe, et son second Arside, nous ont régalé aujourd’hui. Proposer de la viande, quelques mets d’ailleurs, et un menu créole traditionnel teinté de plats originaux est une très bonne stratégie. Rien n’est plus triste que de débarquer dans un restaurant et se voir proposer les sempiternels rougails et caris, surtout si ceux-ci sont très moyens. On aime aller au restaurant pour la surprise, la nouveauté et la qualité qu’on ne trouve pas chez soi. D’autre part, le touriste qui découvre appréciera un choix éclectique représentatif de notre culture culinaire dans son sens le plus riche. Le Ti piment fait bien ce travail.
Le service aimable et efficace ajoute à l’attrait de l’établissement. Nous sommes heureux de pouvoir désormais le compter dans la liste des meilleures adresses de notre île.

Le Beauvallon

[visite en octobre 2011]
 

Ce dimanche, nous sommes allés nous promener du côté des berges de la Rivière des Roches, à l’ombre des pimpins, tandis que quelques pêcheurs, au loin, cuisaient littéralement au soleil, assis sur les galets, gaulette en main. Nous nous sustenterons au restaurant du coin, le Beau Vallon, qui propose outre la cuisine créole et chinoise, quelques plats métros, et affiche à sa carte pas moins d’une dizaine de spécialités de la mer, pour tous les goûts et tous les portefeuilles.

Nous sommes accueillis avec entrain et placés sur une table pas loin de la baie vitrée du fond. La salle, immense, toute de bois décorée, abrite une soixantaine de couverts éparpillés. La carte est assez exhaustive, et affiche quelques plats très traditionnels comme le cari de porc au bois de songe, le bouillon coquilles-la-rivière et le poulet fumé au baba-figue. A quelques mètres, le personnel s’affaire à l’installation d’un buffet à dominante chinoise. 

Avec la rivière des Roches à côté, il serait presque un crime de lèse-majesté de ne pas faire honneur au cari bichiques, pour peu qu’on ait calculé l’affaire et qu’on n’ait pas d’oursins dans les poches : 27 euros tout de même…  Nous finirons par passer commande d’un porc au bois de songes et d’un cari bichiques, donc, et entamons le repas avec une entrée baptisée «assiette de Bourbon», comportant achards de légumes, farce créole, salade de palmiste, fricassée de brèdes chou-de-Chine et gratin de chouchou. Un mélange que ne renierait pas notre diététicienne.
La vue de l’entrée nous met déjà en appétit, joliment présentée dans une assiette carrée. Et nous ne sommes pas déçus, si on excepte le fait qu’à la place de la farce annoncée, on découvre un (petit) morceau de boudin. Ce dernier s’avère assez bon, léger et pimenté à bonne dose, du genre qu’on peut trouver chez les charcutiers de quartier qui mettent un soin composé à la préparation de ce mets. De la bonne vieille recette de boudin créole, avec une juste mesure de mie de pain. Le gratin de chouchou ne se défend pas mal, goûteux et crêmeux
L’achard suit le boudin dans la qualité. Le palmiste émincé sur la longueur est légèrement résistant sous la dent, ce qui n’est pas désagréable d’autant que les sensations gustatives sont plus franches qu’avec des salades taillées davantage au cœur. Mention spéciale pour les brèdes qui sentent bon le gingembre et l’oignon fondu, et qui, bien que cuites à point, restent croquantes. L’entrée est expédiée. Les caris arrivent, accompagnés de lentilles parfumées au coriandre et d’un rougail citron.
Les bichiques sont présentés dans une jolie petite marmite, en quantité anorexique. A tout prendre, il doit y en avoir 150 grammes. Et ce n’est certes pas le meilleur cari bichiques que nous ayons dégusté. Cela manque de «croûtage», et la dose de curcuma est un peu forte : on ressent encore l’amertume caractéristique de l’épice orange. Un peu trop salé aussi. Toutefois le plat est correctement relevé, les bichiques ont un bel aspect, et dans l’ensemble, tout cela tient assez la route pour avoir un goût de «pas assez». Le porc s’en sort presque mieux. La saveur de la viande est très agréablement complétée par celle du songe, très fondant, aux accents lointains de poivre et d’ail transpirés dans une sauce onctueuse. Seule la présentation pèche un peu. Le plat ne ressemble pas à grand chose et la petite déco réalisée n’y change rien. La vaisselle vide est enlevée et nous optons pour finir sur la note sucrée d’un gâteau maison. Ce sera mousse de fruits et nougatine, qui remplissent correctement leur office. Addition : 73 euros et des arêtes de bichiques, pour deux personnes. Pas trop exagéré par rapport à la qualité globale, mais nous avons encore un peu faim. Pourrait mieux faire.
Le Beau Vallon est une bonne idée de sortie en famille, si vous n’avez pas envie de vous casser la tête à cuisiner et si belle-mère est tatillonne des papilles. L’endroit est agréable et vous pourrez à loisir y reconstituer l’ambiance «repas créole» comme à la maison, tout en dégustant des plats bien composés et d’un niveau acceptable. Si vous avez des bons mangeurs comme invités, le genre qui disparaissent derrière leur butte de riz et qui n’ont pas peur d’un coq entier, ou si votre grand-mère est du style : «reprend encore un peu mon enfant, vous lé blème», optez plutôt pour le buffet du dimanche. Et demandez l’assiette Bourbon, c’est toute la tradition familiale créole qui s’y retrouve, il ne manque plus que la tranche de rôti de porc (avec la peau bien entendu).
Quoiqu’il en soit, si le Beau Vallon propose une dégustation un cran au dessus de son voisin bénédictin le Vieux domaine, testé ici, il n’est quand même pas encore à la hauteur d’une fourchette en argent, même s’il n’en est pas loin. Nous lui attribuons par conséquent une fourchette en inox à considérer comme un encouragement à travailler la qualité de sa cuisine et de son service. Et un peu plus de bichiques dans la marmite!

 

Pour résumer
Accueil : bien • Cadre : bien • Plats : moyens/bons • Rapport qualité/prix: passable
Notre impression globale : moyen
Fourchette en inox