Zarboutan ? De quoi ?

Deux restaurants créoles de Sainte-Marie figurent dans le guide jaune 2022, mais cette commune en abrite bien plus, surtout des petites structures, à la qualité inégale et inconstante. Aujourd’hui nous visitons officiellement Le Zarboutan, qui n’est pas spécialement petit, après plusieurs passages tout au long de l’année qui nous avaient donné l’espoir de le voir rejoindre ses deux confrères dans le guide l’année prochaine. Eh bien c’est pas gagné.

Le Zarboutan est planté au bord de la traversante principale de la zone de La Mare, et bénéficie de l’ombrage des arbres et d’un vaste parking à l’arrière qui permet d’éviter de chercher de la place jusqu’à ce que mort s’ensuive.
70 couverts sous chapiteaux, des tables hautes et basses, globalement propres si on n’y regarde pas de trop près (la nôtre affiche une vieille tache de café), plus un local équipé d’une vitrine où les clients choisissent leurs plats en mode buffet à volonté.
Le menu du jour comprend, outre les entrées, un massalé cabri, un cari la patte cochon, un rougail saucisses fumées poulet, un sauté de courgettes, un cari bichiques (importés), des grillades. L’accueil est poli, et le service efficace.

En entrées nous demandons des œufs mimosa, des petits sandwichs Dakatine, quelques feuilles de salades variées, et de la charcuterie. Les œufs sont assez bons, bien que salés plus que de raison. L’idée des sandwichs, des petits pains viennois, est à saluer. Le rougail Dakatine est standard, fort probablement industriel, avec un piment léger. Les feuilles de salades sont fraîches et croquantes.

Nous refaisons la queue pour les plats cette fois et entamons le cabri massalé. La viande est bien cuite et très moelleuse, mais le goût général est éteint. C’est du massalé pour palais zoreil fragile, si fait exprès, ou plus sûrement un plat fait à l’étouffée, sans roussi, avec une poudre éventée. Les quelques feuilles de caloupilé peinent à donner au plat un semblant de relief gustatif. C’est frustrant pour les amateurs de massalé. Il ne manque pourtant pas grand-chose pour qu’il sorte la tête de cette déprime.

Le rougail saucisses est un tas de sel. Ce qui est dommage car les saucisses sont assez bonnes, quoiqu’un peu grasses, signe d’un pedigree bas de gamme. En fait, la sauce est salée aussi, le cuisinier ne s’est peut-être pas contenté d’exploiter le sel de la charcuterie et en a rajouté. Certaines personnes aiment ça, sans doute.

Le cari bichique n’est ni fait ni à faire. On le sait, les bichiques importés, congelés, ont beaucoup moins de saveur que leur congénères locaux, vendus à prix d’or pour cause de rareté (la faute à la surpêche et au je-m’en-foutisme des pouvoirs publics concernés). Voilà pourquoi les cuisiniers ont tendance à y aller au godet de tractopelle pour l’assaisonnement, surtout concernant le gingembre. C’est aussi le cas présentement, mais cela aurait pu éventuellement passer si les bichiques n’étaient pas bouillies ! Un cari bichique mouillé est un scandale en soi. On peut comprendre que ça prenne du temps à tourner dans la marmite délicatement pour ne pas que ça attache trop au fond, mais dans ce cas pourquoi proposer le plat ? Pour faire joli ? Le « Z » de « Zarboutan » devient « Z » comme « Zéro ».

Le cari la patte pour sa part est très bon. Belle viande tendre, dont la peau fond presque en bouche. Jolie couleur appétissante. Le goût est conforme à ce qu’on attend de ce cari emblématique de la cuisine réunionnaise, épicé, profond, gourmand. Nous constatons la présence dans la sauce de plusieurs grains de ce qu’il semble être des baies roses. Celles-ci sont assez nombreuses pour oser une tentative d’aromatisation du cari, en dépit du fait que leur saveur est pâle. Il faut vraiment tomber dessus pour la ressentir. Fraîche, les baies roses s’emploient avec bien plus de prudence. Qu’importe, leur présence a donné à la sauce un côté un peu plus corsé, à la marge, et le cari s’en trouve valorisé.

Le riz a les grains trop détachés pour nous satisfaire, mais le restaurateur suit la tendance actuelle imposée par la clientèle appréciant la « sensation basmati », un riz qui, rappelons-le, ne convient pas aux plats en sauce comme les caris. Les grains sont corrects. Le rougail margoze est ciselé épais, avec un assaisonnement très passable, ou alors il a été mal mélangé.

Un tiramisu pour clôt le repas. Fait maison ou acheté à un prestataire, c’est un « tirami-en-dessous ». C’est lourd et grossier, avec une crème trop épaisse. Du comblage flingue-diabétique.

Nous réglons une note de 64 euros pour deux formules « à volonté », deux desserts et des boissons. Le rapport qualité-prix est mauvais.

Le Zarboutan est l’archétype du restaurant du midi pour travailleurs qui sait de temps en temps sortir des plats très corrects, mais qui semble globalement privilégier la quantité à la qualité, et cuisine à la va-vite, à l’économie. Les idées sont pourtant là. Si nous avons vu largement pire dans la catégorie des buffets à volonté, celui-ci mériterait un peu plus d’attention de la part du (des) cuistot(s), même si certains clients ne viennent que pour se remplir le ventre en vitesse. Excepté trois groupes, sans doute des entreprises du coin, il n’y avait pas tant de monde que cela ce jour-là, et apparemment pas mal d’habitués. Nous sommes certains que ce restaurant peut faire beaucoup mieux, mais pour le moment, on se demande de quoi est ce « Zarboutan »… pas de la cuisine traditionnelle réunionnaise en tous les cas.

Cette critique est faite suite à notre visite du mardi 22 novembre à midi. Elle est subjective par nature et ne prétend pas être une vérité absolue et définitive sur la qualité du service et des plats de ce restaurant. Nous certifions n’avoir aucun lien avec les responsables de cet établissement ni aucun intérêt à lui donner une bonne ou une mauvaise note. Faites vous votre propre opinion.

Kel Délice, du potentiel à la rue Bois de Nèfles

Nous poursuivons notre tour de l’île des restaurants à la recherche de nouvelles fourchettes d’or. La récolte des dernières semaines n’a pas été à la hauteur de nos espérances. Certaines tables, comme une terrasse du côté de Saint-André nous ayant laissé sur notre faim, gustativement parlant, et trop hésitants sur la note. Aujourd’hui retour à Saint-Denis, du côté de la rue Bois de Nèfles, où plusieurs personnes nous ont recommandé un petit restaurant sans prétention.

Nous arrivons peu avant midi, après avoir fait trois tours du quartier pour trouver une place de parking. Si un peu de marche ne vous fait pas peur, et que vous répugnez à ronger votre frein et à mordre votre volant de rage, le « parking de la Sécu » est une solution envisageable. Et si toutefois vous trouvez une place pas loin, jouez au Loto, c’est votre jour. Le restaurant est logé au rez-de-chaussée d’un immeuble en retrait de la rue, juste à côté d’une pâtisserie. Le menu du jour est posé sur le trottoir.
Cabri massalé, poulet brèdes, cari de daurade, poulet croustillant et riz cantonnais, sauté de bœuf aux oignons, tagliatelles au poulet pesto et tomates séchées, et « pavé de saumon, haricot vert crème d’aneth potatoes ». Deux derniers plats qui prouvent une ouverture (et une compétence) vers d’autres cieux culinaires.
Nous voulions déjeuner sur place, mais la configuration des lieux ne nous y incite guère. Dedans les tables sont en désordre, dehors aucun parasol visible pour parer les premières ardeurs de midi. Tant pis, nous repartons avec des barquettes. Cabri, poisson et bœuf seront testés.

Nous commençons par le poisson, qui n’est pas un cari mais un poisson au gingembre. Le menu affiché à l’intérieur est bon mais pas celui de l’extérieur. Changement de dernière minute sans doute.
Les bouchées sont très goûteuses et moelleuses. Le poisson, relevé par le rhizome et par un assaisonnement doux salé délicat, est très bon. Son côté un peu brut a été domestiqué, sans pour autant être étouffé. Les carottes et les lamelles de gingembre croquantes passent sous la dent avec bonheur. La barquette pourrait se terminer sans difficulté, mais deux autres plats sont à goûter.

Le cabri se renifle avec plaisir. Si l’aspect visuel en barquette fait « pâté », l’odeur du massalé est plutôt suave et raffinée. La couleur l’annonce déjà, nous n’avons pas affaire à ce « gros » massalé très torréfié, qui envoie des claques. Confirmation en bouche avec des saveurs assez complexes, qui baignent et réjouissent les papilles. Le plaisir est augmenté par une cuisson aboutie sans laquelle certains morceaux de cabri auraient pu servir d’élastique à lance-pierre. Là-dessus, le sel appuie sans exagération des contours acidulés peut-être envoyés par du tamarin, et qui excitent l’appétence. Ce cabri massalé est indiscutablement dans la moitié supérieure de la liste des meilleurs que nous ayons dégustés.

Nous terminons avec le bœuf. Le sauté aux oignons (et poivrons) affiche un côté « sauvage » intéressant. Cela ressemble au bœuf sauce grand-mère, dans l’esprit. Les morceaux exigent un peu de mâche, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Les dents c’est fait pour ça, bien que la tendance générale penche vers la nourriture molle et prémâchée, celle des burgers des multinationales, qui a formaté les jeunes générations au point que celles-ci n’auront plus besoin de leur faïence un beau jour, et déjeuneront à la paille.

Mauvais point pour le riz. Si celui-ci est convenablement cuit, il ne fait pas mystère de sa basse extraction. Les grains détachés suintent un peu. C’est du demi-luxe, sauf erreur. Intéressant pour la marge, moins pour la mâche. Rien à dire en revanche au sujet des grains blancs, bons et veloutés.
Le rougail dakatine envoie du bois question piment, un vrai dopant pour le Grand Raid. Le rougail « zognons » est bon aussi quoique grossier à la présentation. Le rougail concombre s’impose avec le cabri massalé en apportant un croquant frais bienvenu.
Nous réglons 23,50€ pour les trois barquettes. Le rapport qualité-prix est acceptable.

Kel Délice ! Promesse tenue ? En tout cas, le restaurant de la rue Bois de Nèfles n’a pas à avoir honte de sa cuisine. La prestation du jour ne nous a pas déçus, excepté peut-être le riz, à revoir selon nous. Pour changer des caris, le cuistot sait aussi proposer des plats différents, ainsi que des salades et quelques gâteaux maison. Un effort serait à faire sur le cadre d’abord, et sur l’accueil, poli mais manquant de chaleur, si l’on se fie à notre expérience du jour. On espère que c’est différent la plupart du temps. Si la tendance se confirme lors de notre prochaine visite, Kel Délice devrait entrer facilement dans le « guide jaune » l’année prochaine. A suivre donc

La cuisine créole du Roland Garros au ras des pâquerettes

On entend d’ici les récrimineurs en costume de troll des réseaux sociaux, zombies mono-neurone et producteurs industriels de bile : « Mais pourquoi aller manger créole dans un endroit pareil ? Il y a d’autres restaurants beaucoup mieux » et gnagnagni et gnagnagna. Et nous leur feront remarquer qu’entre Gillot et les plages de l’Ouest, si l’on se borne à emprunter la nationale, c’est quasiment le seul restaurant de Saint-Denis parfaitement repérable et visible, planté devant le Barachois.

Autant dire un spot, un emplacement en platine serti de diamants, aimant à touristes. Il est donc déjà dommage que ces derniers ne puissent y trouver que quatre caris à la carte, parmi la foultitude de plats divers qu’on a peine à imaginer frais à moins que la cuisine, plus grande dedans que dehors comme le Tardis du docteur Who, n’abrite une brigade complète. Dans le détail : 6 entrées, 4 plats végétariens, 5 poissons, 10 plats de cuisine française, 13 desserts, sans compter les glaces, et les plateaux de fromages et de charcuterie.

L’établissement est une institution du chef lieu, avec son histoire, ses personnages, ses tribulations, son décor en mode brasserie parisienne à la sauce compagnie des Indes, avec ses pierres de taille, ses tables bien mises, son bar (à choix) lustré, ses fauteuils capitonnés à ressort.


Arrivés de bonne heure, nous sommes accueillis et placés. Le personnel est professionnel et souriant, tiré à quatre épingles, ou à trois et c’est déjà bien. Que propose-t-on donc aux visiteurs de passage, fraichement débarqué ou non, souhaitant manger autre chose que ce qu’il a dans son assiette ordinaire de zoreil ? Cari crevettes aux gros piment, civet zourite, rougail saucisse et cabri massalé, avec accompagnements classiques et tout de même des brèdes et du achard. C’est peu mais déjà pas mal à condition que la qualité compense la quantité. Heureusement les « rendez-vous de la semaine », un plat par jour, complètent cette liste créole. Romazava le lundi, cari la patte le jeudi, rougail morue le vendredi et travers de porc laqué, plus asiatique donc, le dimanche.

Nous demandons le rougail saucisses, adulé des touristes, et le cabri massalé, adulé de nous même.
Les assiettes arrivent sans guère d’attente. Dressage basique mais quand même plaisant à l’œil.


Le rougail saucisse est indigent. Les saucisses sont médiocres. A part un arrière goût de cochon industriel, et une texture molle, elles n’ont rien à dire, même trempées dans leur sauce de tomate en boîte claire. Alors certes les tomates sont à 10€ le kilo pour le quidam moyen au marché forain, en ce moment. Mais faire payer ce rougail saucisse de cour des miracles à 18,50€ c’est prendre le touriste pour un cochon de payeur en comptant sur son ignorance.


Le cabri massalé, réchauffé aussi, fait un peu mieux. Même si le parfum de la poudre d’épice malbar est passablement dilué, et la viande sans plus d’entrain gustatif, le plat sera apprécié des palais délicats désireux d’avoir un aperçu général de ce plat. Nous avons vu pire, mais plus souvent meilleur. Presque pas besoin de dents pour mâcher, la viande est archi cuite.

Le riz a l’urbanité d’être correctement cuit, lui, même s’il est visiblement loin d’être le meilleur du marché. Les grains blancs sortent de tôle, pourquoi n’est-on pas surpris, mais sont aussi convenablement préparés. Les brèdes existent et c’est déjà bien. Du chou-de-Chine efficace. Le hachard est croquant et plutôt bon, avec un curcuma vif sur une longueur acidulée, en dépit du fait qu’il n’est composé que de deux légumes (chou et carotte) et de gros piment. Les rougails sont servis en quantités homéopathiques, mais se défendent également.

Nous demandons des crêpes et la tarte tatin en dessert. Cette dernière, faite maison, est un vrai pavé à la vue, mais descend toute seule. La pâte, trempée dans la crème que nous avons choisie au lieu de la boule de glace, est un délice. Les gros quartiers de pommes au four fondent en bouche, sans laisser de sucre autoritaire sur la langue. Nous terminons avec un café et réglons une addition de 65,80€ pour deux boissons, deux plats, deux desserts et un café, soit presque 33 euros par personne. Le rapport qualité-prix est mauvais.

Vous voulez déjeuner sur le front de mer à Saint-Denis en étant confortablement installés ? Le Roland Garros est une bonne adresse, à condition de choisir autre chose que des plats réunionnais, et surtout pas le rougail saucisse, si celui-ci ressemble à celui que nous avons mangé aujourd’hui. Les plats créoles, noyés dans la carte, sont ici la dernière roue de la charrette, ce qui est bien dommage compte tenu de l’emplacement privilégié dont jouit l’établissement.

Un autre restaurant, réputé pour sa cuisine locale celui-ci, avait pour projet de s’installer à un jet d’ail de là, du côté de l’entrée du Bas de la Rivière. Pas de nouvelles depuis des années. Il est vrai qu’à La Réunion, entre l’administration poussive et des élus intéressés (ou pas), ce n’est plus de la patience qu’il faut pour faire aboutir un projet d’ampleur, c’est de l’abnégation associée à la longévité de Mathusalem. Son ouverture aurait fait bougé les lignes au niveau de la qualité des plats créoles du Roland Garros, ou peut-être retiré ceux-ci de la carte, ce qui ne ferait que peu de différence avec la situation actuelle. Allez, on garde le sourire : « rougail saucisses ! ».

Le cabri dans tout ses états

Le reportage que nous vous proposons ici a été réalisé chez une famille de Sainte-Marie qui a souhaité garder l’anonymat pour préserver sa vie privée et sa tranquillité. L’animal, issu d’un élevage, a toujours été bien traité et nourri, et n’a pas souffert. Rendez-vous pour une matinée conviviale autour d’un cabri occis, et mangé aussi.

Nous vous aurions donné l’adresse que même Wase, l’assistant d’aide à la conduite et de navigation, vous aurait fait un doigt d’honneur devant l’improbable labyrinthe de rues qui sillonne les hauts de Sainte-Marie. Cette campagne vite pentue est d’ailleurs très agréable, et très verte, avec ses petites maisons de plus en plus dispersées à mesure que l’on prend de l’altitude, vers les frondaisons fraîches du Piton Fougère, ou sévit « gardien la vanille ».

Ce sont des gardiens de la tradition que nous retrouvons dans une villa avec jardin, sirotant de la mousse non locale, « parce celle d’ici, c’est plus pareil qu’avant », et devisant des actualités sur un ton badin. Au bout de la varangue encore en désordre et sa table chargée d’ingrédients et épices, un homme aiguise son couteau avec une dextérité peu commune. Portant barbe et chapeau de « ranger », nous l’appellerons « mister J ». Un peu plus loin, à l’écart dans son petit enclos, le roi de la fête ne sait pas encore qu’il va perdre la tête. Il nous regarde d’un drôle d’air, mais inconsciemment nous devons projeter sur lui une inquiétude. Il n’aura pas le temps d’être inquiet, et à peine celui d’avoir peur. « Mister J » est un professionnel qui fréquente le milieu de la boucherie-charcuterie, et qui a fait ses classes avec des traiteurs vieux de la vieille, ceux qui vous encroûtent un pâté les doigts dans le nez et les yeux fermés. Précision et sûreté du geste envoient rapidement le ruminant « ad patres », avec des mots doux. Dans le même temps, un acolyte recueille le sang. Il va y avoir du boudin  au menu.

Recettes pour une viande forte

« Le sang du cabri est un peu plus doux que celui du porc, et il coagule vite » explique « Mister J », qui le malaxe à la force des doigts. Il ne cherche pas à compenser cette douceur par des artifices culinaires, mais applique la recette traditionnelle du boudin classique. Oignons verts et persil sont d’ailleurs émincés et prêts à servir. « Un cabri est assez rapide à préparer, contrairement au cochon. Aussitôt tué, on le suspens quelques instant pour enlever la peau, puis vient la phase de découpage. » En revanche, comme dans le cochon, dans le cabri tout est bon, « sauf les boyaux, et la tête, assez longue à nettoyer et à préparer. » précise notre boucher du jour. En l’espèce, pour un massalé ou un civet, il préconise les côtes, moins sèches que les cuisses faites de muscles. Présentement, ceux-ci bougent encore dans des réflexes nerveux post-mortem. « La viande de cabri est naturellement forte, particulièrement quand il s’agit d’un bouc, elle demande donc des préparations épicées » explique « Mister J ». Le massalé est tout indiqué, et c’est d’ailleurs le plat le plus courant, à condition que la poudre d’épices ait le répondant qu’une composition et une torréfaction étudiées sauront lui donner. Autre recette également appréciée : le civet, en oubliant le gros rouge qui tache pour un petit château à prix raisonnable. Mais « Mister P », notre hôte, très versé en musique de marmite, a une autre idée : arranger le cabri non pas au lait mais au whisky. « C’est une première, je ne sais pas du tout ce que cela va donner, confie le chef du jour. Je vais utiliser un whisky d’entrée de gamme. Plus tard on fera un essai avec une bouteille de meilleure qualité. » 
« Mais surtout pas avec du J.W » ajoute son adjoint, citant la marque la plus vendue sur l’île.

Boudin , massalé ET WHISKY.

Les préparatifs sont terminés. Le peu d’invités qu’autorisent les précautions d’usage arrive comme par l’odeur alléchée. La table dressée de « fey figue » les attend, pour manger avec la main, ainsi que les marmites alignées des deux recettes de cabri et d’un « cari la patte » pour celles et ceux qui n’en mangent pas. Accompagnements : gros pois et une belle salade de concombre pimentée. En amuse bouche, le foie du cabri est passé au feu par « Mister J », sous l’œil admiratif des personnes qui aiment les hommes à poêle. Le boudin est cuit et découpé. Nous gouttons. La fragrance des herbes est nette. La consistance est un peu plus épaisse que son équivalent porcin, avec quelques morceaux qui offrent une mâche propice à diffuser les saveurs. Cela nous évoque le caractère terrien des pâtés de campagne faits maison. Le sel est modéré, trop sans doute, et d’aucun admet qu’une touche pimentée aurait été bienvenue. Mais le boudin glisse tout seul, si vous nous permettez l’expression. Le foie s’avère bien plus subtil en saveur que celui d’un porc ou d’un poulet. Sa texture souple et résistante, juste ce qu’il faut, donne un croquant qui amène au nez son humeur franche.

Le cabri au whisky est une vraie découverte. Il ouvre aussitôt le champ des possibles pour une recette plus aboutie. D’entrée de jeu, et de bouche, la viande moelleuse revendique fièrement ses origines caprines, mais non point en haillons ma bonne dame, brute de jus musqué, mais toute belle dans une robe aromatique qui lui serre la taille et lui bombe le torse. Le côté sauvage est domestiqué, et ressort avec un fumet rond et soyeux, teinté sur les bords de notes florales. Toute neuve qu’elle puisse être, la recette ne rougit pas devant le roi massalé, et les invités opinent du chef en se léchant les phalanges. Un bouillon larson, préparé également au feu de bois, complète les belles couleurs malbars du massalé cabri. Savoureux, éclatant dans son « silon », il se téterait au biberon, pour imiter le bout-de-chou de la famille. 

Le vin rouge passe, très bon sur le cabri. Mais sur la recette au whisky, nous nous disons qu’un joli blanc sec à température recommandée pourrait tout aussi bien faire l’affaire.

Nous quittons les convives la bedaine plus rebondie qu’à l’ordinaire, avec les doigts qui sentent le massalé, en priant pour retrouver notre route sans tomber de manière impromptue dans la « cour d’moun », surprenant les gens en pleine tournée de Marie-Brizard.

Abattage domestique : que dit le code rural ?

Une petite recherche sur le site legifrance.gouv.fr nous permet de trouver deux article du Code Rural et de la pêche maritime. Le premier, l’article R231-6 dit : « La mise à mort hors d’un abattoir est autorisée : « Dans le cadre des activités mentionnées à l’article L. 654-3 et lors de l’abattage des animaux des espèces caprine, ovine, porcine ainsi que des volailles et des lagomorphes (lapin, ndlr) d’élevage, dès lors que cet abattage est réalisé par la personne qui les a élevés et que la totalité des animaux abattus est réservée à la consommation de sa famille. » […]

Et l’article L.654-3 dit : « Les tueries particulières sont interdites. Sont seules autorisées les tueries de volailles et de lagomorphes, installées dans une exploitation par un éleveur pour son seul usage » (extrait).
Nous reviendrons ultérieurement sur ces règlements, avec les précisions éclairées des autorités compétentes.

Au « Saint-Benoît », les saveurs prennent de la hauteur

Le marché couvert de Saint-Benoît est comme un cœur battant d’activités dans la sous-préfecture de l’Est, avec ses marchands de légumes, ses artisans, sa poissonnerie… « Le Saint-Benoît » s’offre un balcon, au-dessus de cet espace protégé par une belle bâtisse, où nous décidons de poser notre séant. Nous sommes très aimablement reçus alors que nous montons les dernières marches, avec des mots de bienvenue, ce qui, disons-le, nous surprend agréablement. Cette hospitalité fait plaisir à voir. Nous nous plaçons tout au bord du balcon, profitant des bruits du marché dont les « bips » incessants des tiroirs caisses qu’on finit par ne plus entendre.

On nous dépose la carte. Un QR code posé sur la table permet d’avoir le menu sur smartphone, mais il n’est pas identique. La technologie, c’est bien, mais c’est encore mieux quand on prend la peine de faire les mises à jour. Pour l’heure, la carte présente 5 plats « traditionnels », trois plats qualifiés « d’élégance » dont un camaron à la crème d’ail qui titille notre curiosité, ainsi qu’un « croquembouche à la perche et crevette crème au Champagne ». Nous leur préférons un plus ordinaire cabri massalé, un de nos plats test préférés.

En entrée, nous laissons les « tapas créoles » pour une salade de palmiste, autre plat test révélateur du savoir faire des bons chefs qui savent l’arranger. Point de doute, ce chef-ci sait. Ça se sent. Il propose la vinaigrette à part, sage précaution de laisser le client assaisonner lui même sa salade selon son goût. Le palmiste est présenté effilé avec des lamelles larges provenant à vue de nez de la partie centrale du tronc, plus croquante et plus chargée en saveur lactée que la partie supérieure. Sous la dent, c’est une réussite, et la vinaigrette toute simple apporte son poivre pour relever élégamment la salade. Celle-ci disparaît en quelques bouchées, laissant une impression de « pas assez ».

Le cabri s’avance, précédé de son odeur de massalé qui a chauffé suffisamment pour lui faire exsuder ses humeurs musquées, complexes, un peu sauvages. Dans ce festival olfactif, un caloupilé éclatant mène la danse. Coup de fourchette. La viande est tendre et moelleuse, si on excepte quelques morceaux plus secs. La poudre de massalé recouvre le cabri d’une pellicule parfumée, la mastication envoie des charges de parfum dans le nez. Du cotomili frais hâché par dessus en quantité suffisante aurait fait de ce plat une quintessence de malabarité !

Le riz, bien servi, n’est pas mauvais. Juste un peu sec peut-être. Les lentilles dégagent une odeur de quatre-épices, baignant dans une sauce qui manque un peu d’épaisseur. Elles font leur office. Le petit citron confit est un éclat de soleil, son acidité atténuée vous laisse le croquer tel quel pour davantage de plaisir pur, mais il se marie mal avec le massalé. Ce dernier aurait en effet été plus content de la compagnie d’une salade de concombre pimentée (une salade, pas un simple rougail) servie généreusement pour que son croquant frais réponde au cabri.

Il est assez courant que les restaurants nous proposent des rougails trop standards, passe-partout, comme le sempiternel « rougail zognon ». En proposer de plus originaux est apprécié, et plus encore quand ils accompagnent avantageusement le plat principal.

Un café gourmand termine le repas. Mention spéciale pour le gâteau patate, explosion de saveur dans une texture fondante et vanillée qui donne une envie soudaine d’être glouton. Vade retro.

La visite se termine sur une note de 47 euros pour un repas complet, entrée, plat et dessert, entamé après un jus de fruit frais savoureux et achevé avec un café. Le rapport qualité prix est bon. Nous ne regrettons pas les 19 euros payés pour le massalé.

« Le Saint-Benoît » n’a plus rien à voir avec « Le Régal Est » qui l’a précédé. Aujourd’hui nous avons profité d’un accueil et d’un service de haute volée. Sourire, attentions, efficacité, réserve professionnelle, tout y était. Certains établissements devraient en prendre de la graine. Dans l’assiette, la qualité est présente. La cuisine du chef Fabien Balthazar, qui confirme aimer travailler les plats authentiques de notre gastronomie, transpire de son amour des bons produits et de la recherche des saveurs traditionnelles. La fougue de ses 30 ans et ses dispositions certaines à la cuisine lui préparent un bel avenir. Pour l’heure, elles offrent au « Saint-Benoît » une entrée dans le prochain guide des restaurants créoles.

La Table créole : une adresse toujours recommandable

Nous débarquâmes à l’improviste et pour la première fois à la Table Créole en 2012. L’établissement se situait au fond d’un improbable parking de poussière et de galets, pour un peu on aurait croisé quelques cabris. Cette année-là, la fourchette en argent était tombée. Nous avons remis ça trois ans plus tard, et c’est l’or qui récompensa la cuisine familiale de Keza Thiaw-Yie, la patronne.
Il était plus que temps d’y remettre les pieds, le nez, le palais, et les dents, histoire de vérifier si la qualité s’est maintenue.

Nous arrivons de bonne heure, et le parking, bitumé depuis quelques temps, tout propre, est encore vide. La vaste terrasse aussi. Mis à part les consignes sur le port du masque, La Table Créole n’a visiblement pas eu besoin d’appliquer la distanciation physique, étant donné que la disposition des tables était déjà conforme auparavant.

Au menu du jour : un couscous, un cabri massalé, un poulet fumé au palmiste, « Duo camaron et poisson », mais aussi quelques salades et grillades, plus des shop-suey, dont un aux crevettes « façon bol renversé ». Nous commandons le cabri et le poulet. Ceux-ci sont servis rapidement, avec une quantité de riz honnête pour des mangeurs moyens.

Nous n’héritons pas des meilleurs morceaux du poulet fumé, et l’aspect la viande blanchâtre nous fait craindre une sécheresse en bouche. Il n’en sera rien. Celle-ci est relativement tendre, et se laisse mâcher sans moufeter. Quelques morceaux de peau viennent ajouter de la gourmandise à l’excellente sauce imprégnée du fumet du volatile, et les bouts de palmiste frais en profitent aussi largement, sauf pour les parties un peu plus dures mais dont le croquant vient obligeamment compléter la texture de la viande.

Le cabri massalé se situe aisément dans la catégorie supérieure de la multitude qui a défilé sous notre nez dans les restaurants depuis 2011. Bien que son odeur musquée de vieux bouc célibataire et mal embouché affiche par moment quelques velléités gustatives propres à rebuter les non-initiés, ces humeurs ont été parfaitement maîtrisées par un massalé équilibré, puissant mais délicat, qui a profité d’une cuisson parfaite. La viande s’en trouve tout à fait moelleuse et bien imprégnée de la sauce que le caloupilé finit d’arranger. Le rougail concombre, découpé de façon originale, apporte une touche de fraîcheur croquante aux bouchées. C’est excellent.

Les accompagnements sont également très satisfaisants. Le riz offre une mâche tendre et qui absorbe les sauces, rien à voir avec les riz bas de gamme qu’on rencontre trop souvent ailleurs. Un rougail tomate pimenté juste ce qu’il faut, accompagne bien le poulet. Les lentilles ont cette bonne odeur de terre mouillée qui les caractérise.

Les assiettes repartent nettoyées. Nous terminons le repas avec un moelleux au chocolat et une tarte tatin papaye et banane. La tarte est bonne, mais le moelleux ne l’est pas assez à notre goût.

Addition : 49,50 euros pour deux boissons, deux repas et deux desserts, soit un peu plus de 24 euros par personne. Le rapport qualité prix est satisfaisant.

La Table Créole continue son bonhomme de chemin du côté de la frontière Port-Possession, le long de l’ancienne nationale, avec une cuisine familiale honnête, goûteuse et variée. La clientèle revient petit à petit après le dur épisode du confinement. Elle peut. Le service est toujours sympathique et efficace, le cadre est agréable, et l’on repart repus et presque frustré de ne pas avoir goûté à d’autres plats. Fort logiquement, la Table Créole est sélectionnée pour la désignation des meilleurs restaurants de l’année.

Humeur
Les réseaux sociaux sont hélas infestés d’esprits étroits, des « je-sais-tout » et des « jamais contents », les uns étant souvent les mêmes que les autres, qui postent des commentaires aussi oiseux que leurs propres personnes, au sujet desquelles les vieux, naguère, disaient qu’il aurait mieux valu planter un pied de bananes au lieu de les mettre au monde. C’est ainsi. Il faut en prendre son parti.
Nous nous permettons tout de même de relever que quelques ignorants, ou mal-fondés, nous accusent de faire de la « pub » pour les restaurants. En d’autres temps, on nous a reprochés d’être trop durs à l’égard de certains, en nous traitant parfois de tous les noms.
Il n’est bien sûr nulle question de publicité ici. Les mauvaises expériences ne sont tout simplement plus rapportées, c’est tout. Depuis l’année dernière et la fin des fourchettes, les visites se font toujours à l’improviste, et sont payées. Nous n’en faisons pas un « business » comme certains médiocres sembleraient le croire. Pas de pub, et pourtant le secteur en a bien besoin.
Retournez donc au restaurant cher lecteur, même si, pour un temps encore, ce n’est plus forcément pareil qu’avant. Mettre les pieds sous la table, déguster de bons petits plats, se retrouver avec les gens que l’on apprécie reste un plaisir de la vie dont il serait dommage de se priver.