Le tangue, par Jofrane Dailly : Accords sucrés-salés pour un civet sublimé

C’est un des plats emblématiques de la tradition culinaire réunionnaise, en dépit du fait qu’il divise : en civet et en cari, on l’adore ou on le déteste. Certains Réunionnais en ont même un a priori négatif sans jamais l’avoir goûté. Et si on en faisait un plat gastronomique ? Jofrane Dailly, du Diana Dea Lodge, a relevé le défi.

L’histoire est née en dégustant un cari tangue traditionnel dans l’un des rares restaurants où l’on peut le trouver : Pépé do Fé, à Saint-Denis. Sandie Banon, son chef, maîtrise le sujet. « Comme toujours, la qualité du produit est importante. Je choisis des tangues chassés en forêt, qui sont censés avoir eu une alimentation variées et naturelle. » Ajoutez à ça l’expertise de Sandie, et l’on obtient des plats où la saveur sauvage si caractéristique du tangue est maîtrisée pour ne pas devenir envahissante.

Mais ces humeurs fortes de gibier, qui ont leurs adeptes, et qui se posent comme une sorte de métaphore gustative de cet esprit rebelle né du marronnage (car ce plat remonte loin), pourraient-elles être domestiquées pour que les palais non-initiés les apprécient, sans pour autant trahir cet ADN typique qui fait la joie des repas en famille et entre amis, dan fey banane, accompagné du traditionnel Charrette ?

Quelques jours avant que le Covid s’abatte sur nous comme la vérole sur le bas clergé, nous avions lancé une idée à priori saugrenue à des chefs de belles tables de l’île : créer un plat avec du tangue en mode gastronomique. Les premiers à répondre furent Jofrane Dailly, Disciple d’Escoffier, le talentueux chef du Diana Dea à Sainte-Anne et le dynamique et non moins génial chef de la Fabrique, le sieur Colson Jehan. Sollicité également : Claude Pothin, du Palm, qui n’a pas eu le temps de nous dire oui ou non, juste avant la chienlit.

Une recette originale, travaillée à basse température

« L’idée me trottait déjà dans la tête depuis un certain temps » avoue Jofrane. Perché depuis une année dans sa cuisine des hauts de Sainte-Anne, le jeune chef, en constante évolution, tend à imprimer à ses plats des couleurs plus locales et plus traditionnelles, par un travail minutieux et une recherche active sur les saveurs qui font de notre cuisine la meilleure de l’océan Indien (Soyons chauvins, que diable). « Ce petit défi m’a décidé à passer à l’action, mais quand j’ai vu les trois tangues arriver, je me suis demandé ce que j’allais faire avec » ajoute-t-il. Ce syndrome de la page blanche, que connaissent bien les écrivains, ne dure pas. L’idée d’un roulé germe très vite, et la version civet s’impose. Pour aller au bout de l’exercice, Jofrane va utiliser notre bon vieux vin de Cilaos, le sucré, pour arranger le Tanrec Ecaudatus, lequel a été proprement désossé au préalable.
« J’ai fait revenir les carcasses comme pour faire un jus de viande classique, avec carottes, oignons, ail, gingembre, girofle. J’ai prévu une petite farce aux pleurotes et champignons de Paris, avec des brèdes pour les roulés. Ces derniers sont cuits à 64°c pendant deux ou trois heures. Les cuisses sont confites dans de l’huile d’olive, de l’ail et du thym pendant deux heures à 60°c. La sauce sucrée-salée est réalisée grâce au vin et au travail sur les carottes, elle est montée au beurre et liée au chocolat, comme pour le lièvre à la royale, mais sans le sang ! »
Jofrane affectionne ce côté sucré-salé qui n’est pas sans rappeler l’apport asiatique dans la cuisine réunionnaise. « Si les clients n’aiment pas, je m’adapte » souligne-t-il, avant de nous narrer ses essais concernant d’autres produits traditionnels, qu’il compte bien servir de façon gastronomique.
Ne comptez pas grimper au Diana Dea pour manger ce civet de tangue spécial, il n’est pas à la carte. Ceci constituait un « one-shot » comme disent les rosbifs. Il est délicat pour les établissements hôteliers et les restaurants de proposer à l’année des produits dont la traçabilité n’est pas dument prouvée par des fournisseurs versant taxes et impôts à l’administration. Des règles qui devraient s’assouplir si l’on veut que la richesse de notre cuisine traditionnelle perdure, avec l’apport de notre si magnifique terroir.

Un voyage au cœur de l’Est

Pour ce repas, où le tangue était le point d’orgue, Jofrane Dailly a travaillé une ambiance très « terroir », où la nature réunionnaise est mise à l’honneur.
Pour réveiller nos papilles, une chips de songe et houmous au cumin présentés sur un lit de galets. Les papilles sont réveillées, les sinus aussi. La chips laisse sa saveur sur les dents tandis que le houmous velouté nous rappelle les délicatesses malbars de notre tradition culinaire.
Suit du caviar rova sur un jaune d’œuf mollet, avec une crème de wasabi et une émulsion d’eau de mer. Une lichette d’émulsion sur le caviar d’abord, pour la mer, puis l’œuf ajusté d’une claque de wasabi, pour la terre. Voilà une équation singulière qui introduit le Tilapia  « Gueule Rouge » de Daniel du Piton Armand (l’éminence verte juste en face de l’hôtel), sa sauce crustacé façon cari et son risotto de chouchous de Salazie au cumin. Le poisson, réveillé par la sauce, fond dans la bouche et ne fait pas dans le détail pour vous arranger le palais. C’est puissant, avec une envolée piquante, et les « ti-brèdes » sautées, sucrée-salées viennent obligeamment jouer les négociatrices, assistées des chouchous.
Ce coup de vent gustatif ébouriffant n’est que le prélude à l’arrivée du roi Tango.
Nous y sommes. Le dressage est raccord avec les prétentions gastronomiques. Première bouchée. La viande est délicate, tendre, et se pare des atours gras de sa condition mais sans exagération, juste de quoi la faire glisser sur les molaires. Puis, le plaisir. Celui de retrouver cette saveur sauvage, musquée, déferlant comme une vague, mais sans tsunami. Cela renifle le cul de marmite à la braise, le bois de couleur mouillé au petit matin dans les forêts, laissant sur le mordant d’un bout de peau comme des notes de graton.
La sauce sucrée-salée fait danser le tangue, et les petites fines herbes lui ajoutent un éclat campagnard plus léger. Les patates et la farce de champignons et de brèdes se fondent dans le décor. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Le plat relève parfaitement le défi proposé en conservant le goût authentique du civet de tangue, tout en lui apportant une touche asiatique originale et tout à fait seyante. Il ne manque qu’un petit rhum Charrette, pour la tradition, ou un vin tannique, qui fait des nœuds dans la luette.
Un dessert de gâteau patate au chocolat et au café Bourbon pointu clôt ce repas avec élégance.

Un meilleur accueil et encore plus de confort

Le Diana Dea Lodge bénéficie actuellement de quelques menus travaux afin d’améliorer l’accueil et le confort au niveau de la piscine et du bar, avec le projet de création d’une cave à vins digne de ce nom. L’établissement, dont la réputation n’est plus à faire, passé en mode room service pendant le confinement, voit ses activités repartir de plus belle depuis le 15 mai. « Nous étions complets pour la fête des mères. Nous avons du monde les week-ends. » se réjouit Jofrane Dailly. Un succès qui n’est que la conséquence logique de prestations dignes des plus beaux établissements internationaux, dans un cadre superbe où l’on se confinerait toute l’année !

Chez Mimi

Saint-Benoît par un temps de curé sans bréviaire, en cet hivers bien rentré. Nous allons déjeuner dans la zone de Bras-fusil, pas très loin de la nationale grimpant aux Plaines, dans le petit restaurant de Micheline Avril. P1090592

Nous débarquons à l’improviste et de bonne heure, comme d’habitude, accueillis par la patronne et un personnel souriant. Une jolie terrasse caillebottante dans un jardin luxuriant auprès d’une piscine est le décor de notre repas. La maison pratique le buffet à volonté. Les trois plats du jour sont : cari la patte cochon, poulet au coco et cari bichiques (congelés, ce que Mimi­ annonce d’entrée de jeu). Point d’entrée, et des glaces au dessert.

On nous propose un petit punch maison orange-ananas léger pour nous fouetter le système gustatif. Nous voilà partis à l’attaque.

Les bichiques ouvrent le bal. Il est entendu que si nous prenons comme maître-étalon le cari de bichiques frais vendus éhontément au prix d’un rein sur les bords de route en fin d’année, les bichiques congelés, intrinsèquement, n’en sont gustativement parlant qu’un reflet fantomatique. Ceci étant posé, le cari de Chez Mimi est d’une honnêteté de premier communiant. Bon assaisonnement tomaté, dans lequel le combava et le gingembre se répondent comme des commères, avec un sel qui paraît autant bavard en première louche mais finalement bien dosé. Un petit piment vert « crasé » aurait pu donner davantage de couleurs aux alevins que l’unique sauce piment disponible. 

Nous poursuivons avec le cari la patte. Ce dernier est parfaitement exécuté. Beau fumet de feu de bois, au piquant d’un poivre léger, belle couleur luisante sur une peau qui fond en bouche, peu de gras en définitive dans la sauce de fond de bac qui oint la viande, plus une jolie souplesse sous la dent. Un cari simple mais goûteux, et étonnamment digeste malgré les apparences. Juste un bémol : quelques petits os, dommages collatéraux d’une découpe cavalière, sont venus nous gêner les plombages.

Le poulet au coco suit le mouvement, en faisant encore mieux. Si la volaille a certainement passé son existence en communauté serrée, sa viande a la bienséance de se comporter dignement sous les dents de notre fourchette. Elle n’est pas avachie et affiche une saveur méritante, appuyée efficacement par le lait de coco à la douceur subtile. L’épaisse sauce se déguste d’ailleurs avec un plaisir certain, telle quelle, mais le riz ne lui fait pas honneur.

En effet, si les accompagnements sont satisfaisants bien que peu nombreux, ce riz, type basmati, aux grains fins, détachés et peu absorbants, ne convient absolument pas aux caris créoles dont on aime que les sauces colorent et imprègnent l’assiettée. Les sensations en bouche sont franchement décevantes, voire désagréables, n’en déplaisent aux détracteurs des riz plus épais, qui, s’ils ne sont pas cuits en colle, conviennent davantage. La marque et le type de riz sont donc à revoir.

Le repas se termine avec deux cafés et une addition de 31 euros pour deux yabs et un marmaille.

La petite mère Micheline porte bien son prénom : c’est une locomotive ! Un caractère bien trempé, avec une hospitalité créole authentique, sincère et sans ronds de jambe. Dans son jardin elle vous accueille comme quelqu’un de la famille, et c’est sans doute pour cela qu’elle a aussi ses habitués. « C’est la clientèle qui fait la carte » dit-elle, preuve d’une écoute des avis et des envies. Sa cuisine quotidienne, simple et familiale, est très bonne. Et elle sait aussi sortir des sentiers battus, quand elle fait le service traiteur pour la salle de réception qu’elle loue aux fêtards de toutes occasions. Son menu de tous les jours mériterait peut-être de s’étoffer d’une entrée et d’un dessert, plus deux rougails supplémentaires pour une meilleure harmonie avec les différents plats. Tout le reste, excepté un choix de riz sujet à débat, est d’une facture suffisante pour que nous octroyons à Mimi et son équipe une très belle fourchette en argent.

Pour résumer : 
Accueil :  bien • Cadre : bien • Présentation des plats : bien
Service : bien • Qualité des plats : bons
Impression globale : bonne table
Fourchette en argent

Le Régal Est

Il est un humour météorologique créole qui dit qu’à Saint-Benoît, il y a deux saisons : la petite saison des grandes pluies et la grande saison des petites pluies. On a dû passer entre les deux car aujourd’hui, il ne fait pas si mauvais que ça, bien que le ciel soit couvert.

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C’est dans cette sous-préfecture que nous nous sommes donc arrêtés afin de déguster la cuisine du Régal’ Est, restaurant créole et métro ayant ses quartiers en mezzanine du marché couvert. Plancher de bois, fougères aux murs, tables joliment dressées, plus la vue sur le marché, le décor est assez plaisant pour vous mettre en appétit, et l’on oublie vite la chaleur que quelques ventilateurs s’épuisent à atténuer.

Point de menu du jour ici, c’est donc dans la carte, très riche, que nous puiserons les deux plats pour notre test. 

7 entrées froides, 7 entrées chaudes, 9 caris à base de poissons et crustacés, 9 caris à base de viande, 17 plats d’inspiration métropolitaine (poissons et viandes), plus 1 plat végétarien et deux menus enfants, soit une cinquantaine de plats, sans compter les desserts. Ce n’est plus une brigade qu’il faut en cuisine, mais un régiment, ou bien le chef et ses adjoints sont des Luky Luke de la poêle à frire, ou bien une bonne partie des plats est surgelée. Nous ne nous attendons donc pas à trouver ici (que) des caris cuisinés avec des produits frais et pourtant, l’un d’entre eux est annoncé comme tel : le poisson rouge, que nous commandons, avec un rougail zandouilles.

Pour le reste, cari bichiques (en saison), bouillon coquilles, rôti de sanglier « des hauts », civet d’oie,  boucané brèdes manioc et cari zanguilles ont le mérite de sortir des éternels sentiers battus par les caris de poulet et rougail saucisses, qui sont aussi présents.

Nous goûtons d’abord au rougail zandouilles. Notre première impression est plutôt bonne. La charcuterie est présentée en petits morceaux, avec une sauce convenable à l’aspect et à l’odeur. La cuisson est correcte. Tout est assez tendre, les foulures de mâchoire ne sont pas à craindre. En revanche, si la sauce affiche un petit arrière goût sucré qui compense un sel du coup raisonnable, le tout manque de relief. Le poivre est éteint et le fumet de l’andouille est somnolent. C’est assez bon pour finir le plat mais cela ne fait pas d’étincelles.

Le poisson pour sa part, de petite taille, est présenté entier, baignant dans une belle sauce jaune orangée. Nous nous étonnons d’abord de la discrétion olfactive dont il fait preuve, mais la dégustation est sans appel. Nous avons le sentiment d’être pris pour ce que nous avons mangé juste avant!

En effet, sur la carte il est bien mentionné « poisson rouge frais ». Si « frais » veut dire en l’occurrence « refroidi », c’est bien le cas, car il est patent que l’animal a subi les outrages d’une congélation prolongée, et cela fait naître aussi quelques doutes sur son arbre généalogique. S’il sort de nos eaux, celui-là, il est bien mal fagoté. Sa chair se délite en lamelles au goût de plastique qui n’ont aucune espèce de fondant et dont une partie reste accrochée à l’arête centrale. Si la sauce n’est pas trop mal réussie, elle n’a pas cette épaisseur légèrement gluante qui fait habituellement son charme. Cette dernière et le poisson, plutôt que de s’imbiber et se mélanger mutuellement, se regardent en chiens de faïence comme si la bestiole encore froide avait été larguée dans le jus sans plus de manières.

Elle ressemble comme deux gouttes d’océan à un autre congénère que nous avons croisé au détour d’un meuble frigorifique au supermarché. Déçus nous sommes, même si l’ensemble est mangeable, elle est loin la magnificence du cari de poisson rouge traditionnel.

Passons sur les accompagnements : un rougail concombre ordinaire et des haricots blanc, en boite, trop salés.

Addition : 37 euros pour deux personnes, hors boissons, sans entrées et sans dessert. Cher pour ce que c’est.

Avec ses atours jolis, le Régal Est fait de l’épate, mais ça s’arrête là. Le ramage n’est pas à la hauteur du plumage. Fondamen-talement, la lecture de la carte est révélatrice de ce genre de restaurant – cantine, qui, pour ratisser large, propose une palanquée de plats, dont certains notons-le quand même, ne manquent pas de panache. Mais le client exigeant, lui, n’est pas dupe. Il ne s’attend pas à y trouver des plats préparés avec amour et des produits de qualité, mais une cuisine ordinaire faite à l’économie, et surtout rentable, derrière le maquillage et les froufrous. Après tout pourquoi pas, si c’est la politique de la maison, mais nous trouvons l’addition un peu salée, sachant que pour ce prix là, on a davantage de qualité (voire de quantité) ailleurs. 
La cuisine du Régal’ Est n’est pas mauvaise, mais elle manque singulièrement de caractère, si l’on se base sur les plats que nous avons dégustés. La fourchette en argent est manquée de peu. Sous réserve de plats miraculeux ou tout au moins mieux exécutés et avec des produits vraiment frais, nous ne pouvons qu’adresser au Régal’ Est une fourchette en inox.

 
Pour résumer : 
Accueil : bien • Cadre : très bien • Présentation des plats : bien
Service : moyen • Qualité des plats : moyen
Impression globale : moyen
Fourchette en inox

L’Auberge créole

[Visite en avril 2013]

Quelques semaines après notre passage à Sainte-Anne, aux Trois orangers, vous voici de retour dans ce quartier de Saint-Benoît, à l’église fameuse et repeinte, mais empestant hélas la moisissure à rendre malade les allergiques (Mais que font les responsables de cet édifice ?) Nous ne nourrirons donc pas nos âmes ici, aujourd’hui, mais il n’en ira pas de même pour notre corps, qui, midi tapante, réclame sa pitance. Justement, presque en face il y a l’Auberge Créole, au fond d’une allée. L’endroit, pittoresque, donne sur la grande plage de galets. Le bâtiment semble avoir bénéficié de quelques rénovations et aménagements, mais il reste beaucoup à faire pour rendre l’endroit accueillant.

Nous sommes accueillis par un personnel souriant et sympathique, et nous nous installons à une table non loin de la baie vitrée qui donne sur une grande terrasse en caillebotis ouvrant elle-même sur le rivage. Nous y respirons l’air marin à plein nez, avec ses embruns consécutifs à une mer agitée. Des embruns qui n’épargnent pas les baies vitrées d’ailleurs : elles sont sales. Les chaises aussi ont subi les assauts salins : les pieds en fer sont attaqués par la rouille. Pas top. Un remplacement du mobilier ne serait pas du luxe. La salle est taillée pour les réceptions, mais ce midi une trentaine de couverts attend les clients.

Une jeune demoiselle fort accorte nous emmène la carte. Grosse carte (ce qui n’est pas forcément un bon signe). Zoreil, créole, chinois, et des pizzas: on sait tout faire à l’auberge créole, qui devient du coup l’auberge internationale ! Nous faisons notre choix en sirotant un excellent punch coco maison, « préparé avec amour », nous fait le serveur, qui nous détaillera la composition de l’affaire. Nous notons à notre surprise grande que la demoiselle sus citée prend la peine de nous remplir les verres. Ça c’est du service ! Nombreuses sont les fois où on nous a juste déposé les canettes sur la table, sans même les ouvrir !

En entrée, nous testerons du foie de volaille poêlé et un gratin de chouchou, que suivront un cari canard fumé et un cari poulet palmiste.

Et ça commence pas trop mal. Le gratin est passable, avec des morceaux de chouchous assez fermes sous la dent, et dont la saveur délicate n’a pas été écrasée par le fromage fondu. La béchamel a été dosée à l’économie, mais ce n’est pas désagréable et le plat ne s’en trouve que plus léger.

Le foie de volaille assure aussi, avec son petit arrière-goût de vinaigre, dans son lit de salade à l’assaisonnement raisonnable en sel (un miracle!). Idéal pour préparer nos papilles à l’arrivée du canard fumé. Les entrées sont prometteuses. Mais après…

Après nous avons droit à deux caris plutôt réussis, dans l’absolu, mais pour le moins standards. Le poulet palmistes nous en met pourtant plein les sinus, dans sa sauce convenablement épicée, mais qui s’avère assez grasse par ailleurs. La viande pour sa part est sèche, même les morceaux « de choix » comme la cuisse, et ne nous procure aucun plaisir. Les larges tranches de palmistes ont bu le fond de sauce et sont goûteuses mais en revanche filandreuses. Même affaire pour le canard fumé, dont, a priori, on pardonne plus volontiers le côté gras : Le cari canard n’a pas pour réputation d’être un plat léger. La viande, là aussi, est assez sèche et le côté « fumé » est un peu en berne. Ce qui est fort dommage.

Les deux plats nous laissent assez dubitatifs. Si la préparation des caris, le dosage des épices, la couleur de la viande et l’odeur de roussi nous semblent conformes aux canons de la cuisine créole authentique, l’ensemble au final n’est pas à la hauteur de nos espérances. C’est un peu éteint. Est-ce la qualité des volatiles, qui n’ont certes pas dû être trucidés de la veille, ou alors l’huile utilisée ? Toujours est-il que les caris nous resteront sur l’estomac jusqu’au lendemain, lourds comme des enclumes.

Le riz s’avère être peu ou prou le même que celui dont nous a affligé l’Ambéric il y a quinze jours, à la différence près qu’il est ici mieux cuit et sans odeur de vieux ! Côté accompagnement : les lentilles baignent un peu dans la flotte, en compagnie de quelques haricots ; le rougail tomate est quant à lui très satisfaisant, dans le taux de sel comme dans le dosage du piment.

De l’ananas frais sera notre dessert, bien sucré et parfumé comme il sied à notre Victoria.

Addition : 72 euros et des embruns pour deux personnes, en tout et pour tout, avec un café, soit 36 euros par tête de yab. Et la note de rejoindre le canard sur l’estomac !

L’Auberge créole, ou internationale, bénéficie d’un emplacement en or, pour le moment pas exploité à fond, mais cela est certainement dans les projets des responsables. Vous y trouverez un accueil chaleureux, un service plus que correct et une salle en partie de bois habillée s’ouvrant sur l’océan, idéal pour les mariages, baptêmes, et autres réjouissances familiales saisonnières. Pour ce qui est de la qualité de sa cuisine, l’Auberge créole est dans la moyenne, et nous avons longtemps hésité sur la note finale. Nous avons quand même été un peu déçus par la tournure des plats de résistance. Nonobstant la lourdeur relative des caris, imputable peut-être aux viandes et à la qualité de l’huile utilisée (si nous pouvons nous permettre d’oser quelques conjectures) l’ensemble manquait de « punch », comme des plats ayant perdu leur saveur au congélateur et au micro-onde. Nous n’avons donc d’autre choix, pour le moment, que d’attribuer à l’Auberge Créole une fourchette en inox, même si l’argent n’est en définitive pas très loin.

 
Pour résumer :
Accueil : très bien • Cadre : perfectible • Présentation des plats : moyen
Service : très bien • Qualité des plats : moyen
Impression globale : moyen

Fourchette en inox

 

 

Les Cinq orangers

La camionnette 404 des Dijoux quitte le petit village de Sainte-Anne en fumant comme l’usine de Bois-Rouge pendant la coupe. Au volant, Iréné se fait enguirlander par Marie-Berthe, qui vitupère au sujet de l’antique véhicule. « Un jour out’ vieux cariole i sa laisse a nou su l’bor d’ la route, cosa ou attend pou change a lu ? »
A l’arrière, Ernestine et ses frères jouent aux cartes. Par cette belle journée, la famille s’en va pique-niquer au pont de la rivière de l’Est.
La camionnette arrive au niveau du lieu-dit « Les Orangers », c’est alors qu’Iréné devient tout pâle.
– Kosa l’arrive à vous ? Vous la vu bébète ou koué ? lui fait sa femme.
– Heu, mon ti caille… prend pas la colère… mais… mi crois que mwin la oublié la marmite cari su la tab’ la cuisine.
Un hurlement aigu de truie qu’on égorge fait s’égailler les oiseaux à deux kilomètres à la ronde.

Reprenant son souffle, Marie-Berthe repère le resto-snack « Les 5 orangers », sur la gauche. Iréné lit le panneau : « repas 5 euros, à zéro mètres ».
– Oté, ban’na i aime kass les kui ici !, rit-il.
– Ben nou va voir si zot cari lé bon, répond Marie-Berthe, qui espère que son pique-nique sera sauvé du naufrage. « Ernestiiine ! », crie-t-elle à sa fille.
– Voui ma mère !
– Vient trap la monnaie et allé rod barquettes a ter là, avant qu’mi touf ’ le mimite out’ papa !

[Visite en mars 2013]

C’est ainsi, par une journée ensoleillée, que nous atterrissons au « 5 orangers », repéré il y a belle lurette lors de nos pérégrinations. Le resto-snack n’est guère plus qu’un container-bar amélioré d’une terrasse avec des parasols publicitaires colorés aux emblèmes d’une mousse à la face de volatile disparu. A l’intérieur, une dame et une jeune fille s’activent et nous reçoivent gaiment, en symbiose avec le soleil de midi qui donne à cet écrin de verdure une ambiance de vacances.

Au menu du jour, parmi les nombreux sandwichs, un cari de pintade, un sauté de porc aux gros piments, omelette créole et steak haché-frites. Les deux premiers nous conviennent parfaitement. Nous nous installons à la terrasse, plus grande que nous le pensions, capable d’accueillir une trentaine de clients. Sous les parasols, il fait un peu chaud, et la proximité de la Nationale nous dérange au début, mais ces inconvénients sont  très vite oubliés, au profit de l’indéniable charme bucolique des lieux. Notre attention est de toute manière vite mobilisée par les assiettes qui nous sont servies.

A vue d’œil, nous trouvons déjà la quantité de riz un peu limite pour un estomac de bon mangeur. Les grosses lentilles ont une belle couleur claire dans leur sauce épaisse et les caris ont également bel aspect. 

Le porc est une surprise. Nous nous attendions à trouver des émincés avec des gros piments coupés fin, à la chinoise. Que nenni ! A la place nous avons des beaux morceaux entrelardés, légèrement dorés, côtoyant des gros piments coupés large. Et tout cela est très bon ! Le porc est un peu gras, certes, mais tellement souple et savoureux, dégageant en finesse un petit arôme sucré, comme s’il avait été flambé en vitesse avec un fond de rhum blanc. Les gros piments sont croquants à souhait et accompagnent la viande judicieusement.

La pintade par sa couleur bien dorée, révèle une cuisson au croûtage expert où les épices ont imprégné la viande de leur saveurs. Sous la peau délicieuse, la viande un tantinet sèche du volatile apporte du tonus sous la dent sans être désagréable. Il est vrai que les morceaux sont coupés en justes proportions, ce qui a permis à la sauce de bien tremper tout ça. Thym, poivre et l’amertume subtile d’un déglaçage chronométré au fumet incomparable contribuent à prolonger notre plaisir non feint à la dégustation du plat. Les lentilles sont également très bonnes et veloutées, baignant un riz tendre mais pas trop. Tout cela est magnifié par le petit rougail citron vert, odorant et puissant, apportant sa touche pimentée et un vrai rayon de soleil gustatif sur la pintade avec laquelle il flirte plus volontiers qu’avec le porc. Il ne manque plus que des brèdes pour que ce soit parfait.

Un gâteau de patate, joliment  présenté, vient clore ce repas. Et il est magnifique. Du gâteau maison, à la patate apparemment écrasée à la fourchette, comme en attestent les petits morceaux qui viennent éclater sous les molaires. La juste dose de sucre met davantage en relief l’humeur douce de la vanille. La légèreté de ce dessert est proportionnelle au plaisir que nous avons de le déguster.

C’est déjà terminé. Addition : 21 euros, pour deux boissons, deux repas, un dessert et un café. Rapport qualité-prix imbattable !

Sur les pentes grimpant vers le pont de la rivière de l’Est, la 404 fumante des Dijoux a repris sa route, et Ernestine n’a pu résister à la tentation d’ouvrir une barquette pour humer son contenu. La petite famille ne sera pas déçue. Et nous ne l’avons pas été non plus.

« Les 5 orangers » régale sa clientèle depuis deux ans. Il ne lui faudrait pas grand-chose pour atteindre les sommets gustatifs. C’est en tout cas de la bonne cuisine familiale et authentique, bien de chez nous.  Oui, aux « 5 orangers », on mange simple et bon, dans un endroit plein de charme, en compagnie de gens sympathiques. La famille Vergoz vous met tout de suite à l’aise, sans ronds de jambes et sans chichis. Après le repas vous pourrez toujours demander à siroter un petit rhum letchis qui nous a fait un clin d’œil sur le comptoir et, si vous avez la même chance que nous, une papangue en chasse viendra vous dire bonjour en planant au-dessus du champ d’en- face. L’établissement se voit donc récompensé d’une très belle fourchette en argent, bien méritée, avec recommandation de l’équipe.

Pour résumer :
Accueil : bien • Cadre : bien • Présentation des plats : bien
• Service : très bien  • 
Qualité des plats : très bons
 Notre impression globale : très bonne table
Fourchette en argent